Savoir que tu existes

Les oiseaux ont commencé leurs activités bien avant le lever du soleil. Le frénésie grandissante dans les branches, et le volume des chants, ont annoncé les premiers rayons. A présent qu’il fait bien jour, que les estomacs ont été remplis, la douce musique a pris son rythme pour la journée.

Le coucou est le plus sonore et reconnaissable. Son cri reste imprimé dans mon esprit. A chaque fois que je l’entends je suis ramenée à cet endroit verdoyant, cette île en plein centre d’un village français de campagne. Cette maison de famille qui m’a vue grandir et où mon cœur a le pouvoir de se loger quand la vie matérielle d’aujourd’hui est décevante.

Plus personne n’habite en ces murs, ni ne vient troubler la vie animale du parc. Les arbres, les fleurs, l’herbe ont du prendre possession de tout agencement humain. Je peux voir le printemps festoyer en multitudes colorés, en naissances poilues, velues, pelées. Le doux soleil d’avril caresse le paysage, le léger vent fait encore frémir les feuilles. On pourrait sortir sans pull, se prélasser sous les rayons et se détendre sous les feuillages. Mais personne ne le fera.

Savoir qu’un tel endroit existe me donne de la joie. Il y a quelque part un abri loin du monde, où tout est beau. Il y a surtout quelque part une maison qui sait tout de moi. Mes rêves, mes regrets, mes remords, les mots lâchés comme des chiens féroces, ceux retenus et qui sont morts dans l’œuf. Il y a toutes les enfants que je fus, toutes les femmes que j’aurais rêvé être. Les projets échafaudés, seule ou avec des cousins. Nos jeux, fous, cruels, ambitieux. Les leçons de vie, les souvenirs racontés, les photos d’aïeux plus ou moins lointains. Mon île au milieu de la vie qui court, mon nid où pas grand chose n’avançait mais où je me construisais. Où plus rien ne se passe.

Les fleurs vont éclore. Les feuilles vont redessiner le paysage. L’herbe sera bien haute. On y aurait perdu bien des œufs de Pâques. Les volets rouges, clos, retiendront les fantômes au seuil de la porte. Alors ils remonteront dans les chambres, regardant par les fissures de certaines boiseries la lumière jaune poussin qui prépare à l’été. Si quelqu’un passe par hasard en ce lieu, il ne verra qu’une vieille bâtisse à l’abandon. Moi, je vois la vie qui grouille. Celle d’autrefois, celle de maintenant, celle qu’il faut construire.

Un instant, je me couche sur le pré-rond qui accueille le visiteur en haut de la côte d’accès. Ce sont les vacances, il n’y a rien à faire. Le temps ici n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est de profiter de cet après-midi d’avril qui ne reviendra que dans un an. De passer sa main, doigts écartés, dans les herbes grasses. De regarder la lente procession des nuages, et de fermer les yeux pour sentir chaque rayon du soleil sur la peau. J’ai 6 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, 23 ans, 26 ans. Je suis toujours un peu différente. Mais je me sens à chaque fois une fille d’ici.

Savoir que tu existes pour exister aussi.

 

 

Lire sur la condition féminine: roman afghan #FeminiBooksChallenge

Je me souviens de ce jour d’automne où j’ai refermé Mille soleils splendides. L’estomac noué, le regard comme plus ouvert sur le monde, le cœur poignardé. Ca te donne envie de le lire hein?

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Forcée d’épouser un homme de trente ans son aîné, Mariam ne parvient pas à lui donner un fils. Après dix-huit années de soumission à cet homme brutal, elle doit endurer une nouvelle épreuve : l’arrivée sous son propre toit de Laila, une petite voisine de quatorze ans. Enceinte, Laila met au monde une fille.

D’abord rongée par la jalousie, Mariam va finir par trouver une alliée en sa rivale. Toutes deux victimes de la violence et de la misogynie de leur mari, elles vont unir leur courage pour tenter de fuir l’Afghanistan.

Mais parviendront-elles jamais à s’arracher à cette terre afghane sacrifiée, et à leur ville, Kaboul, celle qui dissimulait autrefois derrière ses murs « mille soleils splendides »?

(Résumé babelio.com)

Ce livre est d’abord un voyage. Voyage en Afghanistan, de 1959 à 2003. Le récit commence dans un village de campagne, puis s’installe dans la capitale, Kaboul. A travers  la vie ordinaire de Mariam, le lecteur découvre l’histoire pour le moins agitée d’un pays. Conflit contre les Russes, guerres civiles incessantes, régime taliban, le tout sur pratiques religieuses et culturelles oppressantes. Particulièrement pour les femmes.

Ce livre est ensuite (et surtout) un grand récit de l’intime. Nous découvrons ce qui palpite au creux des deux femmes, d’abord chacune dans leurs vies, puis cohabitant sous le même toit, avec le même mari. Le style de l’auteur est particulièrement immersif. J’ai été envoutée, j’ai dévoré les pages.

Ce livre est évidemment une virulente critique sociale. Si les injustices de classe et de sexe sautent aux visages dès les premières pages, la violence envahit le récit avec une force croissante. Jusqu’à l’insoutenable. Une scène de torture domestique restera à jamais imprégnée sur ma rétine.

Ce livre enfin est un plaidoyer à la sororité. Sans grandiloquence ni aucun discours théorique. Par le poids de l’expérience simplement. Quand elles comprennent que le seul responsable de leurs malheurs est l’homme qui partage leur toit, quand elles acceptent de devenir amies, ces deux femmes changent de vie. Et révèlent toute leur humanité.

Ce livre est dur. Il est aussi plein de beauté, dans toutes les petites attentions que les opprimés peuvent avoir les uns pour les autres. L’ombre n’aura jamais aussi bien révélé la lumière.

Ecrire cet avis en cette période de confinement raisonne particulièrement. En revoyant Mariam et Laila dans leur enfer domestique, je pense à toutes mes voisines, proches et lointaines, dont le malheur ne franchit pas la porte. J’ai mal. Et plus que jamais je sais la nécessité d’être féministe.

Opalyne, que tu connais peut-être par sa chaine booktube éponyme, est à l’origine du FeminiBooksChallenge. Il s’agit de découvrir, tout au long du mois de mars, des livres traitant du féminisme. Romans, essais, BD, en France, en Afrique, pourquoi pas dans l’espace… 30 booktubeurs et auteurs de blogs te proposent chaque jour (mieux que le relais de la flamme olympique!) un ou plusieurs titres qui les ont marqués. Hier c’était Eole, demain RDV chez Mangeons les livres. Et pour tout savoir sur le challenge, rien de mieux que la vidéo d’Opalyne.

Jour 6

Réveil: bruits de cavalcade dans l’escalier des voisins. Tu reviens progressivement dans le monde réel. Encore une surprise quand ta conscience te rappelle ce qui se passe. Le monde se résume à ton appartement, dehors il n’y a que le gris et le silence. La boule reprend sa place au fond de ta gorge. Tu t’étires en fixant le plafond.

Pas de boulangerie ce matin. Tu n’es pas sortie depuis jeudi. Au lieu de te faire du bien, ces quelques pas dehors ont gravé sur ta rétine des images de fin du monde. Les gazouillis d’oiseaux comme seul bruit de vie, au milieu des rangées de maisons et immeubles en briques bien alignés. Les quelques voitures en circulation semblaient rouler trop vite, moteur crevant la mélodie à intervalles espacés, pneus crissant trop fort devant les feux rouges. Les conducteurs fuyaient quelque chose. Leur déplacement dans l’espace public était obligatoire mais devait durer le moins longtemps possible. Comme pour toi piéton hagard.

Le plus gros choc fut ce premier passant à descendre marcher sur la chaussée pour te croiser. Puis il y eut ta voisine âgée, nez dans son col de manteau relevé qui t’a fuie du regard sans un bonjour. Le silence dans ton petit commerce, la plupart des gens gantés de plastique, les moitiés de visages recouverts de masques verdâtres ou gris. Quand tu as remercié la caissière de continuer son travail, vous permettant ainsi de manger, ses yeux t’ont rendu ton sourire. Toi tu as pleuré sur le trottoir, tes bras lestés de courses « de premières nécessités « .

En claquant la porte de ton domicile, tu t’es adossée à ce pan de bois qui te protège du monde. Avant il représentait l’entrée de ton monde intime autant que le passage vers la frénésie de la vie, la rencontre et les découvertes. Une barricade, voilà ce que tu as vu en tournant la clef, et t’étonnes qu’il n’y ait pas de sacs de sable tout contre.

En coupant tes carottes en rondelles ce dimanche midi, tu regardes ta pièce de vie. Elle n’a jamais aussi bien portée son nom. Toute ta vie ici. L’appartement ne fera bientôt plus qu’un avec ton enveloppe de peau et de chaire. Tu es ce mammifère palpitant et ce sol carrelé, ce canapé qui a pris la forme de tes fesses, cette radio qui pense pour toi, cette fenêtre où tes yeux reviennent sans cesse.

-Finalement mon espace s’élargit. D’un corps d’1m70 sur 60cm je passe à 40m2 rempli d’air et d’objets divers!

Tu éteins les infos qui commencent à ressasser les mêmes « nouvelles » depuis 48h. Il y aura de moins en moins de choses à dire. La guerre se joue dans le confinement des chambres et les couloirs d’hôpitaux. Une routine s’est mise en place. Alors on se met à compter le nombre de verbalisations pour occuper le temps et les bandes sonores médiatiques. Il y a des gens qui « ne pensent qu’à eux », « ne comprennent rien » et continuent un semblant de vie sociale dans les espaces publics laissés aux chats errants et bourrasques de vent. Personne ne se demandent qui ils sont, combien font une balade d’agréments et combien menacent vraiment de sauter de la fenêtre de leur immeuble sans bouffée d’extérieur.  Puisqu’il n’y a rien à reprocher à un virus, déversons nos peurs, frustrations, incompréhensions sur des boucs émissaires humains. La chasse aux « méchants voisins » est ouverte!

Nina Simone. Pourquoi avoir attendu 6 jours pour faire raisonner sa voix? Ta respiration ralentit imperceptiblement. La lumière de la pièce te paraît plus chaude. Tu te félicites te t’être lancée dans ce modeste pot-au-feu. Cet après-midi tu feras le ménage. Après tout tu fais bien l’effort de passer sous la douche tous les jours. Ton extension de béton mérite elle aussi un peu de soin.

Cette première semaine était mon entraînement. Maintenant ça commence pour de bon.

Une partie de tes activités ne peuvent plus se faire, l’autre doit changer de forme. Mais la seule question est de savoir quelle personne tu as envie d’être pendant ce confinement.

 

 

Jour 1

Tu ouvres les yeux. En quelques secondes tu te rappelles. Aujourd’hui est le début d’un nouveau quotidien, que tu n’as pas choisi. Ca te noue immédiatement l’estomac. Toute cette histoire te parait tellement irréelle, tu te demandes si tu n’as pas juste une grosse gueule de bois. Non, hier soir déjà les temps n’étaient pas à la fête.

Il faut du pain. Pas encore besoin de papier autorisant de marcher dans la rue. Mais déjà le silence augmente ta nausée quand tu longes le boulevard. En passant devant le fleuriste, qui a fermé ses rideaux de fer pour une durée indéterminée, tu te demandes qui fait la liste des commerces vitaux. Tu aurais bien besoin de mettre quelques couleurs entre tes 4 murs. Tu les imagines se refermer autour de toi, sans issue offerte. Et tu ne sais pas comment tu vas le supporter. Alors tu traines sur les quelques centaines de mètres de ce trajet quotidien. Tu voudrais avoir besoin de pain à longueur de journées.

Est-ce par ce que tu n’arrives pas vraiment à y croire? Parce que tu ne veux pas te retrouver tout à fait couper du monde? Tu essaies d’élargir ton espace en harpantant les réseaux numériques. Sociaux. Tu te prends les angoisses des autres, l’agressivité de la peur et les conseils moralisateurs comme autant de mauvaises vagues frappant de plein fouet un marcheur sur la digue. Tu lances aussi tes propres maux, mais ça ne libère en rien ton estomac engorgé.

-Putain ça va être ça la vie?

Tu t’enfouies sous la couette, yeux rivés vers les nuages. Tu as « la chance  » d’avoir un vélux au dessus de ton lit. Oui, tu commences à chercher tous les détails faisant de toi une chanceuse, par rapport aux autres. Les mal logés, les non logés, les mal accompagnés, les vrais seuls. Tu as peur, tu as mal au coeur, et en plus tu culpabilises de ne pas être contente de ton sort de privilégiée qui va pouvoir lire, et glander, et « profiter de la vraie vie » tout son saoûl. La vraie vie…

-Ok, j’arrête les réseaux sociaux.

Tu fermes les yeux.

La vague, elle est aussi en toi.

C’est la tempête.

Ca gronde, ça chahute les entrailles, ça fait mal.

-J’ai mal! Merde!
Merdemerdemerdemerdemerdemerdemerdemerde!!!!!

Et alors ça coule par les yeux. Ca coule sur les joues, le menton, le long du cou, dans les lobes des oreilles.

Demain peut-être tu te lèveras pour faire face. Petit soldat de ta propre guerre.
Ce soir tu te retires. Ta tranchée ne pue pas la boue, mais à cet instant il y fait bien froid.

Voyage chez les femmes. L’expérience du film Les Rivières de Mai Hua.

les rivièresDeux enfants, aux bouches grandes ouvertes sur leurs rires et leurs quelques dents de lait encore accrochées. Des baisers à leur mère, sauvages, voraces, heureux, animales. L’écran transpire ce lien viscéral entre eux trois.
Voilà l’heure de quitter le nid pour rejoindre leur père, quelques jours dans un autre foyer.
Plan suivant, la mère, seule, caméra lui filmant le profil. On dirait qu’elle a tout installé pour nous parler. Mais qu’elle n’a pas réussi. Elle pleure.

Ces premières minutes du film Les Rivières de Mai Hua disent d’emblées « Mes choix impactent ceux que j’aime. Je les fais du mieux que je peux au moment voulu. Mais n’y-a-t-il pas une autre force qui agit en moi à mes dépens? Quand ces choix me rendent malheureuse, dois-je les assumer quand même? »
Mai pense être victime d’une malédiction familiale touchant les 4 générations de femmes dont elle est issue: l’incapacité à vivre des amours heureux. Pour briser la chaine et sauver sa fille, elle décide de partir à la compréhension de son histoire familiale, faisant parler les vivants et les morts.

Pourquoi ce film?

Mai Hua est coloriste, autrice de blog, vidéaste. Tout le travail qu’elle met à disposition en ligne montre son humanisme. Cette femme aime les gens. Elle les interviewe pour mieux les comprendre, leur fait la vie belle par son art des couleurs, offre ses réflexions et mots pour permettre à des inconnus de cheminer à sa suite. Tout est en accès sur son blog .

Ce film laisse libre court à ce savoir-faire.

Enquêtant d’abord pour elle-même, Mai comprend vite combien sa quête est universelle, et dès lors y intègre le récit filmé qui permettra le partage. 2 ans et demi de tournage, autant de montage. Le chemin pour renouer avec sa lignée est long. Car il nécessite de mettre en confiance ses proches, de se laisser le temps de la rencontre, puis d’intégrer tout ce qu’on aura découvert sur eux, et sur soi. La caméra, on le voit vite, est un outil précieux. Elle met d’abord à distance la fille qui a encore peur de briser les tabous et pudeurs. Elle semble aussi inciter les autres à « jouer le jeu ». Pas dans les faux-semblant, mais en allant au bout de la demande qui leur ai faite. Et quels échanges nous sont offerts! Quels cheminements découvrons-nous!

Le talent de la réalisatrice est de laisser du temps au spectateur également. Par des scènes longues, qui n’ont pas peur de prendre toutes les répétitions, incohérences, fulgurances des échanges familiaux. Par des images qui défilent, entractes autant que courts poèmes, pendant lesquelles on reprend son souffle. Toute la violence de ce qui est vécu s’apaise dans les musiques et couleurs choisies. Le film est aussi peu binaire que l’est la vie elle-même. Il est doux et percutant.

L’histoire de Mai est bien sûr singulière, ses blessures n’appartiennent qu’à elle. Cependant elle parle à chacun.e. Nous avons tous une histoire familiale, et son propos tend vers l’universel: qu’est-ce qui nous détermine?

Pour connaitre sa réponse, il faut voir Les Rivières.

Mon premier Cercle de femmes

Mai Hua diffuse son film par la vente en ligne directement au spectateur. Grâce aux nombreux retours positifs, des projections publiques s’organisent petit à petit. J’ai eu la chance de participer à l’une d’elles.

Chance car croyant qu’elles ne se faisaient qu’à Paris je n’en avais pas cherchées pour moi. Pourtant je suis le travail de Mai depuis quelques années, et mes réflexions personnelles sur la famille font que je m’intéresse particulièrement à ce projet-ci. C’est par hasard que je tombe sur l’annonce d’une projection, en présence de la réalisatrice, à côté de chez moi, en province 😉 . D’abord sur liste d’attente, j’obtiens une place. Les planètes alignées telles une flèche de Motel Tu dois voir ce film et participer à ce cercle de femmes! 3 jours plus tard j’y suis.

Pour la première fois Mai propose à l’issue de la projection, un temps d’échange entre femmes. Un espace pour partager les émotions mises à jour par l’œuvre cinématographique. D’abord timides, au fur et à mesure que la parole tourne nous nous livrons avec plus de détails. Chaque témoignage est unique mais débloque bien des questions tournant dans ma tête depuis longtemps.

L’ambiance bienveillante, douce et gaie que crée notre hôtesse y est pour beaucoup. Mai est dans la vie ce qu’elle montre sur ses réseaux numériques: d’abord simple, attentive à l’autre, prête à dévoiler ses fragilités pour mieux partager ses forces. Nous avons toutes envie de lui redonner la pareil, et nos paroles sont sincères pour mieux développer le propos du film. La majorité d’entre nous sont venues à deux, mais le cercle de 30 femmes nous est principalement inconnu, et ce qui est dit ne sortira pas de ce lieu. Cela aide aussi à oser. Surtout, nous comprenons vite que nos pensées intimes, souvent honteuses puisqu’il est question de devoir filial, de regret, de rejet, ce que nous portons depuis toujours comme des secrets sont le lot de toutes nos sœurs femmes.

J’ai eu et j’ai des amies femmes. Pourtant depuis que j’ai quitté l’adolescence et les longues heures étudiantes, j’ai vécu peu de moments où la parole touche autant l’essentiel de l’être. Pourquoi est-il plus facile de parler de ses hémorroïdes post-partum que de ses angoisses profondes de mère (et un retard de poussée dentaire n’en fait pas partie, savoir si on en fera un adulte aussi névrosée qu’on pense l’être oui)?
Le temps disponible pour créer le climat propice à ces échanges se réduit comme peau de chagrin avec les obligations quotidiennes. Les dîners à plusieurs prennent souvent le pas sur les rencontres interpersonnelles. Je pense cependant ces difficultés surmontables. Plus dures à briser sont les exigences de perfection intégrées, qui nous rendent très vulnérables aux « confessions ».

La sororité, mot à faire vivre dans nos bouches et dans nos relations.
La sororité, lieu de vie à bâtir.

Les hommes aussi ont une place là-dedans. Ils ressentent, souffrent, cherchent comme tout être humain.
Quelques heures après cette première expérience de cercle de femmes, me vient cette pensée. Il est bon de parler avec un homme de ses questions existentielles. Il est bon de parler avec un être élevé en femme dans un monde patriarcal, et dont l’utérus renvoie chaque mois à un rôle de transmission.

 

Une promesse

L’eau sur ton corps a bien du mal à effacer l’envie de te recoucher.
Ta peau est encore inerte, et tes muscles te font l’effet de petits loirs endormis blottis les uns contre les autres. Ton esprit essaie tant bien que mal de réveiller tout le monde.

Le petit déjeuner te parait bien long, étourdie par le flot de paroles sortant de ta radio et des membres de ta famille tout autour de toi. Ca piaille, avale, se plaint, renverse du lait, exige une tartine, chante, pleure, rit, attend une réponse mais tu n’as pas écouté la question.

Tout à coup le temps semble s’être recroquevillé, pouf!, t’abandonnant lâchement au moment le plus critique. Vite essuyer une bouche, vite la queue aux toilettes, vite les chaussures, vite remonter chercher cette veste, vite consoler celui qu’on a trop houspillé, vite ne pas s’oublier soi-même quelque part entre la cuisine et le seuil de la porte.

– Tout le monde dehors, poussez-vous je n’arrive pas à fermer la porte, là encore un peu descend la marche, merci, allez c’est bon.

Clac!

Il te faut quelques minutes, après avoir rassemblé ta troupe et commencé la marche.
Mais quand tu t’en aperçois, tout se remet en place en toi. Et le sourire retrouve ton visage. Il fait jour ce matin. Il fait jour à cette heure-ci.

– Enfin!

Et alors tu chantes à ton tour.

 

Être ici.

Je suis.
Je suis ici
sous l’arbre qui n’en à que faire.
Je suis dans ce monde
gagnante au ticket d’or
« Une vie ».
Combien de fois ai-je savouré cet « être »?

Juste être.
Tout advient par ce verbe.
Mon bonheur, ma folie, ma détresse, mes amours.
L’aventure, l’ennui, les questions, les recherches de réponses.

Juste être sous cet arbre aux hauts branchages.
Regarder le soleil jouer à cache-cache dans ses feuilles.

Oublier le soleil, les feuilles, cet instant.
Être tous les instants passés
à venir
désirés
subis
offerts.
Voir
mes pensées sortir du brouillard
les idées qui virevoltent, se touchent, en créent de nouvelles.

La vie est imaginative.
Le quotidien pas assez.
Les pendules stérilisent
le cycle de mes ans,
brouillent les semaines.
Quand je me décide à être
je réhabite le temps.

Le temps est une maisons à la bonne taille.
J’y suis bien.
J’y suis.