Devenir une caricature.

J’avais les cheveux sales, je me sentais mal fagotée, mon corps menait une vie indépendante de la mienne, je n’arrivais à ne m’émerveiller d’aucun moment avec mes filles, et en un éclair de lucidité j’ai pensé : « Tu es devenue tout ce que tu refusais. »

Avoir des enfants n’était pas mon objectif de vie. Devenir parents fut un projet de couple, porté par nos sentiments réciproques et nos envies de vie commune. Pour aucun de nous deux il n’était question de réalisation personnelle dans l’enfantement. Mes rêves de toujours se situaient dans mes ambitions professionnelles et intellectuelles. J’avais échafaudé un prototype de femme, et tentait tant bien que mal de le créer, de l’incarner. Je n’y étais pas encore arrivée lorsque la maternité fit irruption dans ma vie, mais je n’aurais pas pu prévoir le coup d’arrêt, que dis-je le cataclysme, que cette nouvelle réalité allait jeter sur mes envies et convictions. La façon dont elle ferait éclater jusqu’à mon identité.

Ce que je refusais d’être, c’était une adulte rabougrie et aigrie, courant après les obligations, se laissant recouvrir de fatigue et s’oubliant au profit de ses enfants. Et je l’étais devenue, en quoi, 18 mois ? Car en voulant mener carrière battante, je m’étais créé un emploi du temps cacophonique, incompatible avec mon besoin de temps vide et de solitude. En m’intéressant à l’éducation bienveillante, je me donnais des objectifs de comportements ne correspondant plus à la mère que je voulais vraiment être, au plus profond de moi et en accord avec mon caractère. J’étais constamment en colère de ne pas parvenir à être une mère idéalisée, une autre que moi. J’étais donc désagréable et frustrée, incapable de profiter du bon, ne voyant que le mauvais, frigide (et la jouissance ne concerne pas que la sexualité) . J’avais le sentiment d’être devenue cette image de maman un peu hystérique, pas très intéressante, exclue du quotidien palpitant des autres adultes. Tu vois le tableau ? (Pardon Loïs-maman-de-Malcolm, mais cette photo, putain on dirait moi entre 2018 et 2020 !)

La fatalité d’une condition pas choisie m’écrase, et la culpabilité de ne pas donner le meilleur de moi-même à mes enfants me ronge. Je me débats comme un rat cherchant à fuire une cage en feu. Prête à me manger une patte pour me faufiler par n’importe quelle issue. Et l’image que me renvoie le miroir me dégoute. Je m’en fous de ne pas ressembler aux working mum imaginaires que nous vend la société capitaliste. Mes intérêts féministes me protègent de ça, merci. Mais je ne me reconnais plus. On m’a pris ce que j’étais, pire, ce que je voulais être, et mis une camisole dont je ne sais me défaire.

Comme le rat c’est l’instinct de survie qui m’a fait dévier de cette route dangereuse. J’ai rongé ma queue et j’ai réussi à m’arrêter sur le bas côté. Ce que j’ai décidé de perdre ? Mon boulot. Ca m’a fait mal, être mère au foyer était mon cauchemar. Mais mon identité avait volé en éclats, plus rien ne tenait de ce que j’avais pensé jusque-là. Jusqu’à toi qui en venant au monde rebattait aussi les cartes de ma vie.

Il m’aura fallu des larmes, des batailles perdues, des heures d’errance. J’aurais profité des bras tendus, des paroles de soutien, des sourires derrière le brouillard, des mots d’inconnues, même des reproches qui renforçaient mon envie de sortir de ce trou. Je peux écrire aujourd’hui que je ne suis plus cette caricature, je suis juste moi, imparfaitement mère et femme, mais à ma façon. (Et plus mère au foyer, je laisse à celles qui kiffent.)

Je voulais depuis longtemps mettre des mots sur ce ressenti diffus, à présent que je me sens revenue à moi-même. Je n’y arrivais pas. Et puis hier j’ai lu ça. Des tas de femmes ont parlé de leurs difficultés post-partum. Une commission a travaillé sur les 1000 premiers jours de l’enfant, fait des propositions sociales importantes. Mais notre gouvernement a choisi d’y répondre en offrant aux mères une box, pleine de produits (y a encore des boites qui vont se faire des couilles en or sur le dos des femmes…) dont une crème hydratante et un sac pour que, merde, on se bouge le fion et redevienne vite présentable à la société.

Tu as compris j’espère qu’une crème hydratante et un sac de sport ne pourront jamais rien dans la crise identitaire que peut provoquer la maternité. Il n’y a que James Bond qui arrive à se faire un pontage cardiaque avec un capuchon de stylo bille. Et James Bond est, comme la working mum allaitante musclée souriante et bien coiffée de Pinterest, un personnage de fiction. Une caricature.

Et puis, un jour,

j’ai compté en arrière, et le nombre de soirées à tourner dans mon lit sous les remous de la culpabilité maternelle était insignifiant

j’ai grondé ma fille qui nous rendait toutes chèvres, et quand on s’est réconciliée je suis vraiment passé à autre chose, le cœurléger, sans analyser tout ce que j’avais prononcé, sur quel ton, et pourquoi je n’avais pas su rester calme

j’ai mis mes enfants une heure devant un dessin animé pour pouvoir faire ma séance de sport pénarde, et j’ai pensé avec pitié à tous les pseudos psy qui m’auraient lapidée

j’ai dit « tu sais même quand on se dispute parce qu’on n’est pas d’accord je t’aime. Je t’aime toujours toujours ça n’a rien à voir avec le fait que je ne supporte pas quand tu hurles dans mes oreilles parce que ta sœurt’a regardée en louchant. », et j’ai dit « j’adore être avec vous et j’adore sortir avec mes copines » en claquant la porte de la maison sans me retourner. Et tout ça sans que les larmes me montent aux yeux.

j’ai regardé dans le miroir la mère que j’étais, je lui ai caressé la joue, on s’est mises d’accord qu’on en faisait déjà bien assez et qu’en vrai, on n’avait pas le pouvoir de faire de nos filles des êtres parfaitement heureuses et équilibrées. On a rigolé bêtement face à nos ambitions de démiurge.

J’ai lutté, pendant Le Grand Confinement, pendant des années, parfois en le cachant sous des mots à la troisième personne, souvent en le gardant pour moi. Et puis, un jour, je me suis sentie plus légère.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Je ne sais pas très bien pourquoi. Je voulais juste te le dire.

Avoir son bac.

Je me souviens de l’air d’été caressant mes épaules. De la légèreté de mes jambes parcourant l’asphalte. Je n’ai jamais autant marché que lors de mes années de lycée ; des jours passés tant dans l’enceinte du bahut que dans les rues bordelaises. Encore plus en ce mois de juin sentant la vie devant soi.

Vous l’avez, cette odeur de tous les possibles, de l’été entre le bac et… la vie ?

Moi j’avais l’impression qu’une porte s’ouvrait sur un monde plein de promesses. D’abord celles des longues journées sans révisions, sans horaires, avec pour seule compagnie les potes et les heures libres, le droit d’aller où je voulais, les nuits lumineuses et les rêves.

C’était il y a 18 ans. L’âge que je célébrais alors, dans le mini bikini léopard que mes amis m’avaient offert comme cadeau d’anniversaire, au milieu de nos rires et serments d’amitié à la vie à la mort.

L’avenir a tenu ses promesses d’inconnu, de rencontres, de changements. Pas ceux que j’imaginais, et heureusement. J’aime tellement les surprises !

Ce que je n’avais pas prévu, et dont je ne veux toujours pas, ce sont les poids qui petit à petit ont rendu mes pas moins légers sur l’asphalte. Les plus lourds viennent des concessions faites au fil des ans, et des hontes nées de certains de mes comportements.

J’ai découvert que je ne pouvais pas toujours me faire confiance. La première fois ce fut lorsque je quittai un amour, sur un coup de folie et sans regarder en arrière. J’avais blessé quelqu’un. La seconde quand je m’enfermai dans un job qui me rendait plus malheureuse qu’il ne me transportait. J’y restai par peur du vide. Ce vide qui, petit à petit, prenait dans mon corps et ma tête la place de l’énergie dont j’avais pourtant débordé, lorsque je m’imaginais adulte. Il arriva un moment où tout servait à le remplir, comme lorsque, affamé, on mange sans regarder ce que notre main porte à notre bouche. La troisième fut quand je ne me reconnus pas sur une photo. J’étais devenue une femme qui me faisait horreur lorsque j’étais ado. Ce sans le décider et sans l’aimer.

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de coller parfaitement à nos visions d’enfant une fois atteints les grands âges qu’on regardait alors de loin. Bien de mes a priori et affirmations d’alors me paraissent aujourd’hui stupides. Parce que j’ai appris, forgé mes opinions. Mais je me demande pourquoi j’en suis arrivée à avoir peur d’être ambitieuse pour ma vie. Pourquoi j’ai refermé si vite la porte de tous les possibles.

Les 18 années écoulées sont passées comme un torrent tumultueux, vite et avec pas mal de coups. De la joie aussi. Je tourne les yeux vers l’arrière. Je vois des paysages inhospitaliers où je ne reviendrai pas. D’autres qui me manqueront toujours mais qui demeureront désormais hors de portée. En faisant le point sur mon équipement, pour la suite de l’aventure, je trouve la naïveté froissée en boule dans le sac de déchets. Cela me rend un peu nostalgique. Pourtant, maintenant que j’en suis débarrassée, le niveau de ma confiance est un peu remonté.

Face à ce nouvel été devant moi, je rêve de marches légères et de temps suspendu. D’une pause dans mes responsabilités et de vide choisi. Mais je garde mon vieux canoë fait d’expériences et de liens humains.

C’est ma fête ?

La graine a pris. Minuscule et fragile dans le secret de mon ventre. Je ferme les yeux pour en voir les racines. Avant d’être un autre, ce possible m’emmène au plus profond de moi : scruter l’endroit où il s’est installé, imaginer à quoi il ressemble, décider aussi de quoi il retourne.

Faut-il le faire pousser ?

Très vite la question se renverse. Que pousse-t-il lui, ce germe, cet embryon de vie ? Que force-t-il en moi pour se faire sa place à lui ?

Tout va se jouer dans ma possibilité à accepter, à partager l’espace.

Mon corps. Je croirai d’abord que tout est là. Puis le déplacement se fera chamboulement, il faudra m’accrocher pour garder ce à quoi je tiens et me battre, graine au ventre, pour choisir mon propre chemin.

Materner pour les autres c’est : grossesse, joies, vacances. Dans mon quotidien j’entend surtout : hôpital, sécurité de l’enfant, examens, allaitement, être toujours belle, ce n’est pas une maladie, ménagez-vous.

Ce matin le journal L’Alsace titre « Ce devait être le plus beau jour de sa vie, c’est le jour où elle va la perdre. »

Écrire pour ne pas perdre la vie.

Écrire pour donner la vie.

Des graines j’en ai plein le ventre. Je ne le savais pas.
Il a fallu les cris de tous ceux qui s’appropriaient mon corps pour que je cherche.
Qu’est-ce qui était important ? Qu’est-ce que je devais cultiver ?

Je ne voulais pas être « La femme enceinte », cette espèce de bête mythique devenue monstre de foire, que tous s’accaparent. Je ne voulais même pas être « La maman », ce rôle social posé sur mes épaules comme une camisole. Je voulais être moi, encore, mieux, plus forte. Pour nous.

La graine que tu étais a fait pousser toutes les autres. Je me retrouve en charge d’un florissant domaine, et rejoue perpétuellement ce que tu m’as fait connaitre : repérer, observer, choisir, cultiver, faire naitre.

Puis offrir au monde.