Articles par Marie-Fleur

Autrice du blog uncahierdanslesac.com Ecrivaine biographe de souveniraecrire.fr, je prête ma plume à celles et ceux qui veulent parler d'eux ou de leur entreprise/association.

Mère

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Toute la lumière, le plus de lumière.
Alors je pars.
Épuisée
Douloureuse
Salie.
Qui a fabriqué un autre être humain,

Vulnérable ?
Viens dans mon cou que l’on se respire.
Se faire ouvrir en deux, puis prêter ses bras, sa tête, sa poitrine, soi en entier.
Offrir au monde.

J’ai envie de serrer cette mère dans mes bras
Et tout déferle comme une grosse vague gluante.

Mon cœur va lâcher. Et s’il tient ce sont tes entrailles qui vont se déchirer.
Je suis telle l’alpiniste qui a fait son plus haut sommet.
Je suis transformée, je suis résiliente, je suis moi en mieux.
Nous avons souffert.
Des machines
Devant être révisées.

Alors là dans ma tête c’est la tempête, toutes les idées me viennent, englobées dans un sentiment de colère ininterrompu.
J’embrasse le coin chaud derrière ton oreille. Je compte tes orteils et t’apprends à tirer la langue.

Tu me regardes fort. Si fort.

Douleur.
J’ai pleuré, j’ai crié, j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus.
Enterrée.
Il y avait de la vie là sous mon nombril.

Très vite la question se renverse. Que pousse-t-il lui, ce germe, cet embryon de vie ?
Que force-t-il en toi pour se faire sa place à lui ?
Des graines j’en ai plein le ventre.

Je me sens à nouveau faible incapable amputée
Mais j’ai peur de la faire pleurer.


J’ai pu bouger comme je voulais pendant tout le travail
Une image d’Épinal de la femme naturelle, sorte d’Êve béate dans son jardin d’éden
Malgré les marmots qui lui déchirent les entrailles.
Câliner ce bout d’humain et le laisser m’explorer le fond de l’âme
De ses yeux plantés dans les miens.

Lorsque j’entre dans le tramway après un escalier et un autre hall, je pleure presque devant les sièges tous occupés.
Quelque chose s’est allumé au fond de mes yeux.

Je porte maintenant la chaleur de ce corps partagé
comme un manteau qui protège de tout.
Je ne le savais pas

Angoisse

Je souffle et cale mon dos contre le dossier de la chaise.
Mes doigts eux continuent de trembler.
Je suis traversée d’une corde épaisse qui vibre
en moi
et ne peux la stoper.
Son battement varie en rythme
sans jamais laisser tout à fait mes organes au repos.

La chaleur s’étend plus ou moins
marée aux cycles brefs
qui bouscule mes prévisions.

Je voudrais être calme
je voudrais être rationnelle
je devrais être professionnelle
remiser ma peur à plus tard.

Est-ce qu’en l’écrivant je pourrais la dompter ?

Mes doigts eux continuent de trembler.

Une funambule à Farandole

Il la sentit avant de la voir. Il y avait dans l’air une odeur inhabituelle, qui lui évoqua le danger surmonté, le quotidien renversé, les règles écrasées des deux pieds. L’odeur de sueur. Elle recouvrait tout. C’était salé, frais, légèrement musqué, et surtout indécent. Très indécent. Il décida de la suivre.

            Il crut d’abord qu’elle provenait des diffuseurs officiels installés à chaque coin de rue. Ces longues boites en forme d’éventail trônaient au sommet des angles convexes tracés par les façades des carrefours. En y réfléchissant un peu il aurait immédiatement écarté cette éventualité : jamais La Ville n’aurait diffusé une senteur si alléchante. Habituellement les rues baignaient dans les reproductions chimiques de rose, lavande, bleuet, quand elles n’étaient pas embaumées par l’ersatz de parfum des petits pains chauds sucrés que chaque boulangerie se devait de confectionner. Émilien était un de ces Pétrisseurs Officiels, refermant juste la porte de son fournil pour rejoindre sa conjointe devant l’école. Il emprunta le passage Bleu le nez en l’air, zigzaguant au gré des angles droit du trottoir accroché aux murs roses, puis sortit de l’entrelacs de rues triangulaires. Du coin de l’œil Lili nota qu’il arrivait. L’allée des Plaisirs traversait Farandole dans une longue et large ligne parfaitement droite, où aucun piéton ne pouvait se cacher. Elle avait recouvert son nez de son grand col pelle à tarte amidonné. Émilien passa sans un regard à côté du passage-piéton où il aurait dû traverser, puis tourna vers la place Qui-Rit. Lili pensa que cette fin de journée prenait une étrange tournure.

            Quand il arriva devant le bloc de marbre vert qu’était la mairie, il commençait à y avoir un petit attroupement de badauds, nuques pliées et mains en visière vers le ciel. Mais la seule chose qu’il vit fut le vélo glissant au-dessus de la fontaine de sucre. Puis les longs cheveux noirs sortant du haut-de-forme, pour tomber en cascade sur les épaules musclées de la funambule. Il pressentit immédiatement qu’il se trouvait face à Clarissa. Il ne l’avait encore jamais vue de ses yeux, mais comme tous ici il connaissait son histoire. Qui d’autre aurait porté costume noir et cheveux longs ? Il fallait n’avoir peur de rien, ou se rire de tout, pour oser pareil manquement aux lois de La Ville.

            Les familles maintenaient l’ordre dans les maisons en menaçant les enfants de les envoyer vivre chez Clarissa, de l’autre côté du fleuve. Comme elle ils seraient alors bannis, rayés de la liste des citoyens de Farandole, et passeraient une existence morose ; le pire des cauchemars. Il y a quelques années, Émilien avait entendu deux grand-mères discuter devant la vitrine de sa boulangerie. L’une d’elles avaient prononcé le nom de Clarissa, sans aucune crainte ni indignation, mais au contraire avec une pointe d’envie. Il était question de refus du mariage, de liberté et d’odeur de forêt. S’il n’avait pas tout saisi, il avait commencé à se renseigner sur cette femme, ce mythe, et en avait appris plus sur son existence à Farandole. Clarissa était une jeune adulte quand lui-même naquit, en âge de choisir un conjoint et un projet de vie. La rumeur parlait d’un éminent membre de La Ville qui aurait ambitionné de s’unir à elle. Mais Clarissa n’en avait pas voulu. Elle refusait d’ailleurs toute proposition. Une seule chose l’intéressait : aller voir ce qu’il y avait au-delà des murs d’enceinte, au-delà même des pompes à eau du bord de la Navrante. Une nuit elle quitta pour de bon la cité. Et devint l’épouvantail chargé de dissuader tout autre de suivre sa trace.

            Flottant aujourd’hui sur son fil, chevauchant son vélo comme une reine, elle se mit à chanter. Pas une mélodie suave ni un hymne dynamique qu’il aurait pu connaitre. Sortait de sa bouche une lente mélopée, d’abord à peine perceptible, puis prenant force, gagnant chaque oreille, s’insinuant dans les corps. Certains commencèrent à se boucher les oreilles, d’autres essayaient de moquer la chanteuse. Des parents qui rejoignaient les lieux avec leurs enfants sortis de classe firent demi-tour. Mais les petits refusaient de partir, subjugués par le spectacle visuel et sonore. L’effluve humaine les envoutait. Ils ne verraient sans doute plus jamais quelque chose d’aussi vibrant et en avaient tout à fait conscience. Les visages horrifiés de la masse confirmaient leur pressentiment. Émilien, lui, ne prêtait attention à rien de ce qui l’entourait. Il sentait grossir au fond de sa gorge une grande tristesse, irradiant son estomac et réchauffant ses membres au rythme de ses battements de cœur. Il se sentit terriblement vivant. Ses yeux suivaient le corps souple, les boucles sombres auxquelles le soleil donnait mille reflets. La légèreté du mouvement servait d’écrin à la puissance de la voix.

            Lorsque Clarissa pédala en marche arrière, son visage buriné lui offrit un sourire discret mais réel. Il contempla les rides au coin de la bouche, des yeux, entre les sourcils. Si elle avait continué à vivre avec eux, son visage de cinquantenaire n’aurait jamais affiché de façon si farouche les années de vie ; il aurait été comme tous les autres, lissé avec précision par les soins des Embellisseurs, aux frais de La Ville. Est-ce cet ultime outrage aux bonnes mœurs qui décida la brigade de surveillance ? Les yeux de La Ville voyait tout. Le bras de la mairie se leva. On entendit d’abord les rouages mécaniques, puis le tube en métal se décolla du mur contre lequel il reposait, et la pince d’acier claqua. Long de toute la hauteur de la façade, et accroché au raz du toit, ce bras articulé se déploya vers la dissidente. Ceux qui ne fuirent pas pour de bon restèrent cloués sur place, hormis la funambule, plus décidée que jamais à enchanter la place Qui-Rit. Vive et aérienne, elle créait avec l’engin chargé de l’arrêter une chorégraphie insensée. Cependant son chant ne parvenait plus à couvrir le bruit métallique. Un fumet de gâteau au chocolat s’insinua dans toutes les narines, soufflé par l’ensemble des diffuseurs. Émilien tentait de s’accrocher à l’odeur de peau qui l’avait attiré ici, mais déjà toutes sensations quittaient son corps. Il eut juste le temps d’avoir peur pour la femme lorsque la pince sectionna le fil lui servant de piste. Avec son vélo elle sauta in extremis sur un toit, et quitta Farandole par ce chemin de tuiles. Lui resta quelques secondes à regarder le ciel, puis remarqua qu’il n’était plus que quelques-uns sur la place. Le sol était jonché de papiers gras et de restes de nourriture, abandonnés par la foule paniquée qui avait déserté les lieux. Une musique à la mode se joignit au parfum pour emplir les rues de gaité.

            Lili était restée devant la grille de l’école tout le temps qu’avait duré cette mésaventure, trop effrayée par ce que ses sens lui faisaient vivre. Encore aux aguets, elle vit clairement Augustine, sa voisine de 90 ans, jeter son déambulateur au milieu de la chaussée et remonter l’allée des Plaisirs la tête haute. Celle-ci ne s’arrêta pas aux portes de la cité, et disparut au bout de longues minutes à l’horizon. Alors Lili remarqua qu’elle pleurait et poussa un cri d’effroi.

Ma rencontre avec un poème

Il y a quelques temps, dans le recueil de poésies féminines Quand les femmes parlent d’amour (Françoise Chandernagor, Editions Le Cherche Midi 2016), j’ai rencontré Denise Jallais. Son court poème Berceuse pour mon enfant mort m’a touchée comme peu de textes le font. Je ne suis pas la seule, il a été traduit dans le monde entier. Pourtant aujourd’hui aucune de ses oeuvres n’est encore publiée.

Au prétexte d’un atelier d’écriture, j’ai essayé de mieux la connaitre, je me suis imaginée qui elle était. Je vous livre mon poème.

Biographie de Denise Jallais

Il faut sans doute aimer la vie
Pour la peindre avec vibration
En si peu de mots
Et donner les vers à manger
Au lecteur en pleurs
Devant ton enfant mort.

Toi tu naquis en 1930 face à l’Atlantique
Et aux îles bretonnes qui y flottent en escadrilles.
Saint-Nazaire a le goût du fer le poids des caisses le bruit des cargos camions
La couleur des containers empilés.
Comment était ton Paris de femme adulte et journaliste et poétesse ?
Quelle odeur faisait-il au seuil de l’été 2020
Celui que tu ne vis pas
Quand ton dernier souffle s’envola ?

Être remarquée à 17 ans par Elsa Triolet et Aragon
Éditée déjà dans Les Lettres Françaises
Puis se marier à 18, remettre le couvert à 30
Avec un autre
Avoir cinq enfants
Et la folie d’écrire
Encore
Toujours
Plus
Sans froufrous
Au milieu des revues pour femmes de l’après-guerre
Qui se firent un peu féministes grâce à des plumes comme la tienne.

Tu fus récompensée du prix Louise-Labé pour ton œuvre poétique
Et du prix Jasmin pour tes critiques littéraires de parfums.
Joseph Kosma mit tes mots en musique
Ta fonction de Grand Reporter te donna de vivre des moments historiques
Et de rencontrer des Importantes et des Illustres
Nicole Corbassière Pompidou Hélène Lazareff Giscard entre autres.

Poétesse du sensible
Du Matin triste de L’arbre et la terre
Quelles couleurs donnas-tu à la mer ?
Je dois le lire.
Tes chevaux sont sauvages
Tu veux exalter la vie quotidienne
Tu racontes La Lionne assise et La Tsarine et La Princesse
Venise, juste en face.

Tu veux des Poèmes de vie
Celui qui fit ta renommée parle de ton bébé
La terre prête à pénétrer sa bouche
T’attendant sous les rosiers.

Moi aussi il me fit pleurer.