Douter, croire et recommencer.

Débuter une semaine sans énergie.
Non. Débuter une semaine dans un lac d’énergie, diluée, étendue, dont je ne vois pas les contours.
J’ai donc grimpé dans la barque. J’ai l’habitude, ces semaines-là existent depuis toujours.

Ce sont des jours où mon esprit remet tout en question. Mes choix de vie, mes projets pros, ma manière de faire, d’être, de vivre. Hier j’ai même divagué un moment sur le bon-goût de ma garde-robe. Et tout ça avait simplement commencé par un baillement, le corps un peu fatigué du week-end.

Je sais ce que j’ai à faire. Je suis sur un projet très précis, qui me plait et dépend entièrement de ma force de travail. Alors cet état de langueur me contrarie.

J’ai bien fait de venir écrire ici, après 24 heures à manier mes rames sans direction. Car ici je suis honnête. Et mettre en mots noirs mes doutes les ordonne, leur donne du sens.
Le travail que je dois mener à bien est important. Il engage d’autres que moi. Il doit confirmer que la voie choisie est bien celle qu’il me faut. Tu as compris?

J’ai peur.

Je me souviens d’un après-midi de chaleur et de dispute, il y a bien longtemps. Mon comportement était incompris par quelqu’un qui comptait beaucoup pour moi. Je devais m’expliquer si je ne voulais pas le perdre. L’enjeu était gros, ce que je voulais dire plus gros encore. Alors ma gorge s’est fermée. Pendant 20 minutes environ je ne pouvais plus parler. Muette.
Dans le nord de la France on emploie le mot « savoir » autant pour la connaissance que pour la capacité. Je ne savais plus parler. Je n’arrivais ni à attraper les mots dans mon esprit, ni à faire jouer mes cordes vocales.
Cela ne m’est plus jamais arriver. Sous cette forme du moins.

Car aujourd’hui je me sens dans le même blocage. Je ne sais plus mener mes tâches d’entrepreneure. J’allume mon écran, j’ouvre mon fichier, et tous les prétextes sont bons pour trainer sur d’autres espaces que celui de mon métier à tisser. Je cherche une orthographe et finis par regarder des stories Instagram d’entrepreneurs, qui semblent tout faire mieux que moi. Mes doigts me ramènent sans cesse à mon sentiment d’imposture. A ce lancinant murmure: es-tu en train de faire le bon choix?

Je suis sur une barque, l’image est bonne car je ne sais pas pagayer. Sous moi sont tous les possibles. Tous les desseins construits, mais aussi les futurs inconnus et les profondeurs inhospitalières.
La semaine dernière pourtant, j’étais une kayakiste chevronnée. J’ai descendu des rapides avec aisance, relevant les défis balisés et les caprices du courant. J’étais fière, j’étais légère, j’étais à ma place.
Pour retrouver cet état, il me faut accepter cette nouvelle étape, celle du lac, où tout ralentit, où les muscles ne veulent plus obéir. C’est dur. C’est long.

Dis, toi, tu fais comment dans ces cas-là?

La faute: nom féminin.

« Elle lui a fait un bébé dans le dos. »

J’ai beau retourner la question en tout sens, je n’arrive pas à trouver la position magique qui permettrait à une femme de subtiliser le sperme d’un mâle en lui grimpant sur les reins… Et tout ça bien sûr sans qu’il s’en aperçoive.
Et pourtant (pourtant), qu’un homme refuse d’assumer une paternité, c’est d’abord vers la rum que les regards et discours inquisiteurs se portent. Forcément, comme toutes bonnes femelles elle voulait un gosse. Forcément, comme toute femme elle a l’esprit machiavélique et ne renonce à rien pour parvenir à ses fins. Donc hop! Elle s’est arrangée pour prendre en main toute seule la contraception du couple, puis la rendre inopérante. En oubliant sa petite pilule quotidienne par exemple, voir en déplaçant son stérilet de ses doigts fins. Après tout la fin justifie les moyens. Ou mieux, en mentant au mâle « Non chéri je t’assure je ne suis paaaas du tout en période d’ovulation, range ce bout de plastique que je puisse profiter de toi au maaaaximum! »

Non.

En fait.

Non.

Si la sciences n’a pas développé plus de contraceptif masculin que le préservatif, c’est d’abord parce que les hommes n’en avaient rien à foutre les médecins ont peur des effets secondaires d’une contraception par hormones (acné, trouble de la libido, dépression). Apparemment seuls les psychismes féminins encaissent ce genre de « désagrément », les chromosomes certainement.

Si les femmes intègrent sans broncher que leur vagin doit se faire inspecter scrupuleusement chaque année à partir du moment où elles sont sexuellement actives, c’est parce qu’elles pensent, comme tout le monde ma brave dame, que leur corps appartient aussi au monde médical. Après tout à partir du moment où tu as un utérus, ton rôle dans la continuité de l’espèce n’impacte pas que toi. Et autant te préparer assez vite à ce que tu pourrais connaitre si tu tombes enceinte: spéculum, gel lubrifiant, gants en latex, sermons. Alors que la prostate de ces messieurs peut bien se passer de toute invasion non consentie.

Ce qui est dommage, c’est que du coup, paf!, seules les femmes sont (un peu) éduquées aux risques des galipettes avec l’autre sexe. Elles savent, elles font pousser le mioche au fond de leur bidou, et donc elles portent seules les moyens de s’en préserver. Ce qui jusque-là ne posait de problème à personne.

Quand tu es reponsable de quelque chose, forcément tu es aussi responsable de son échec. Ton boss t’a confié l’envoi de mails à tous vos partenaires financiers, tu ne l’as pas fait, ben c’est pour toi mon coco le passage de savon. Ah mais attends. Et si tu as tout fait comme il faut mais que c’est un « bug informatique » qui a gardé ton message en otage dans l’espace numérique? …

La pilule, ça peut foirer. D’elle-même d’abord: fiable à 99%, c’est écrit sur la notice. D’ailleurs même si c’est pas toi dans le couple qui l’avale, rien ne t’empêche de lire la papier qui l’accompagne, hein. D’une intervention extérieure ensuite, par exemple un cerveau fatigué qui a oublié un truc de sa to do list journalière sans même s’en rendre compte (Oups!).

Depuis quand cet homme, à qui « on a fait un bébé dans le dos », n’a-t-il pas parlé contraception avec sa partenaire? A-t-il jamais envisagé d’ailleurs qu’elle pouvait lui incomber? Sait-il si sa compagne est à l’aise avec le contraceptif qu’elle prend? S’intéresse-t-il parfois aux contraintes que cela crée dans sa vie?

A tous ceux qui ont subi un tel complot machiavélique, à toi qui as fui bien loin de tes responsabilités, je n’ai plus rien à dire.

Mais aux hommes qui ont encore toutes les opportunités devant eux, j’écris simplement: prenez vos couilles en main.

S’épuiser

C’est une photo, qu’une amie m’envoie innocemment. Une photo de moi, dans un moment joyeux. Elle veut me faire plaisir en me la partageant.
C’est un choc. Ma tête. Qui est cette femme aux traits tirés? Ce visage d’oiseau tombé du nid, aux yeux implorants, à la bouche avachie, aux cheveux tombant, c’est le mien?
Je pourrais être vexée, me mettre en colère, « Elle aurait pu prendre une autre photo quand même! ». Je pourrais pleurer, sur mon sort, sur la fatalité qui m’a décrépie. Mais je reste immobile devant les yeux que l’image me renvoie. Ils sont sans vie. Juste le nécessaire pour maintenir la machine humaine, des braises bientôt éteintes.

En fait ce n’est pas vraiment nouveau, j’avais bien décelé le truc sur les photos de vacances déjà. A côté de mes filles riant dans le sable, je semblais hologramme, peut-être ajoutée par Photoshop. Sombre face au milieu de tout ce soleil.
Quand je vois cette photo, nous sommes tout début 2020. Je commence une autre vie, justement parce que celle que je menais jusque-là était en train de me ravager. Alors passé le choc, je ne peux que me féliciter. Cette image, elle justifie à elle seule d’avoir quitté mon job et planifié une remise en forme. Comment ai-je fait pour m’épuiser à ce point?

Voilà le moment venu de diffuser l’avertissement 😉 : J’écris aujourd’hui pour remettre mes compteurs à 0. Pour partager une expérience personnelle dont je suis la principale actrice, c’est-à-dire agissante et ressentante. Peut-être, allez, soyons ambitieuse, filer un coup de main à un.e autre qui traverserait quelque chose de similaire et pourrait trouver ici de l’énergie pour sortir de l’enlisement. Je n’écris pas pour dénoncer une entreprise, des personnes. Je ne prétends pas énoncer une vérité universelle. Mon épuisement s’est construit sur bien des faits, des paroles, des choix, enchevêtrement dont il ne sert à rien de trouver une extrémité de fil.
Histoire.

Je suis en congés maternité après la naissance de ma première fille. La grossesse m’avait donné une pêche d’enfer. Avec mes seins dégoulinants de lait et mes nuits en morceaux c’est pas vraiment le même mood. Pourtant je m’accroche à ce souvenir. Et pour qu’elle soit fière de sa maman, pour que je m’épanouisse ailleurs que dans mon rôle de mère, je suis en train de passer un entretien Skype pour un poste avec d’importantes responsabilités. Si j’ai voulu un enfant, jamais au grand jamais je n’ai envisagé de réduire la voilure sur mes ambitions professionnelles. Au contraire, je veux donner l’exemple d’une femme « qui réussit » à ma fille, et au monde entier. (Pas facile d’écrire ça, je sens que cet article va me demander un peu de courage et beaucoup d’humilité!). Et bingo, je l’ai ce poste, qui me plait vraiment: challenges intellectuels, déplacements fréquents, explosion de ma zone de confort, nombreuses rencontres. La seule donnée que j’avais mise de côté (oups!) c’est qu’à la maison aussi il y aurait un GROS challenge: une petite être humain de 3 mois. Tu vois venir les ennuis toi là, avec ton recul, assis.e confortablement sur ta chaise, hmmm? Moi, PAS-DU-TOUT. La vie me sourit, j’ai tout ce que je voulais, je vole, que dis-je, je plane!
En plus, le père de ma fille prend les choses en main, il est même en congés parental le temps que je trouve mes marques. Quand il reprend le boulot, c’est avec des horaires de bureau, acceptant les week-end seul avec notre enfant, et gérant le quotidien sans laisser sa part. Mon poste a aussi l’avantage de me rendre maitresse de mes horaires, quand je n’ai pas de RDV et peut dormir dans la ville où j’habite. Je mets du temps à envisager la situation telle qu’elle est vraiment: cannibale, je suis en train de me faire manger petit bout par petit bout, le tout avec le sourire.
15 mois plus tard, deuxième grossesse. Tiens, je ne saute plus d’un train à l’autre, je me traine dans les couloirs de la gare. Mon ainée commence à me faire la gueule. Il faut dire qu’entre mes absences et mon impossibilité physique à la porter (trop de douleurs, partout) elle a de quoi se demander qui est cette femme qui squatte le lit de son père. Alors c’est le début de la période larmes. Je ne sais plus parler, je me mets en colère en pleurant, je me lamente en pleurant. Je ne vole plus, je creuse mon sillon au ras de la boue, sans visibilité. Et j’oublie que j’ai « tout ce que je voulais ».

On peut vouloir des choses, on peut même se débrouiller pour les mener assez bien, ça ne veut pas dire qu’elles soient faites pour nous. Qu’elles contribuent à notre bien-être, notre bonheur, notre santé. Ca peut être dû à sa personnalité autant qu’aux circonstances. Pour moi ce fut les deux.
Je ne sais pas vivre les choses dans le calme (tu crois que ça explique mon choix d’alors de faire de ma vie un défi? Nooon voyons…). Ca veut dire: je me dévoue à une cause, j’y mets toute mon énergie et je questionne sans cesse mes actes. Je fonctionne comme ça dans mon rôle de mère, de conjointe, de salariée. Ca ne m’apporte pas de plus grande réussite qu’à quiconque, ça ne me rend pas spécialement « meilleure ». Juste, ça me prend la tête. En plus j’avais choisi de travailler dans une association qui me tenait à cœur, ajoutant à mon exigence autant qu’à mes craintes de ne pas en faire assez.
Chaque jour au bureau je travaillais avec et pour des bénévoles. Des personnes qui, non contentes d’assurer comme tout le monde leur quotidien de travailleuses/étudiantes et chargées de famille, offrent leur temps disponible et leurs neurones à un projet qui les dépasse. Notre association a la force d’embarquer car elle a du sens et propose une communauté où on se fait des tas d’ami.e.s. On s’y amuse, on s’y dépasse, on y apprend sans cesse. Et il y a toujours un projet qui n’attend que toi pour être mené. Même ambiance dans les équipes salariées. J’ai tellement aimé ça! J’ai tellement souffert de ça!
« Ils sont bien meilleurs que moi, ils trouvent toujours la bonne réponse/ont plein d’idées/sont plus pertinents/plus dévoués, etc, etc, etc. »
« Je ne donne pas tout ce que je pourrais. Je suis paresseuse. Alors que moi je fais ça sur un temps salarié, et en plus je ne suis bénévole nulle part contrairement à eux. »
« Je devrais avoir un train d’avance. Je devrais savoir débloquer cette situation. Je devrais, je devrais, je devrais… »
Tu la vois la petite moi dans ma tête, en train de pédaler comme une dératée sur ce vélo sans destination?

Mon corps craque, WARNING!, je dois céder au congés maternité avancé d’un mois. Je dors, je regarde le ciel et les arbres dénudés, depuis ma chaise longue scellée devant la baie vitrée. Ce repos me permet d’accueillir ma deuxième fille dans de bonnes conditions. Puis de renouer avec la première. J’arrive à faire des projets pour moi, sans enjeu ni comparaison. Ouvrir ce blog par exemple. Faire des découvertes culturelles. Tester plein de choses en cuisine. Je revis; à la veille de repartir au front je suis rayonnante. Des collègues m’en font la remarque quand on se retrouve.
Mais le travail à mener n’a pas baissé en charge, ni à la maison ni au bureau. Et je dois jouer des coudes pour reprendre ma place après plusieurs mois d’absence. Un congés maternité loin de l’entreprise c’est comme ton jardin que tu n’entretiendrais pas pendant plusieurs mois: avec un peu de chance tu y retrouves seulement plein de mauvaises herbes à arracher, mais ça peut être aussi un voisin qui y a aménagé son potager. Surtout, je refuse qu’être mère me fasse passer à côté de quoi que ce soit. Je sers les dents pour être sur la même ligne que les sans enfants, les « en forme », les wonderparents même .
Je ne vois pas que chacun.e déploie des stratégies pour ajuster son poste à ses propres capacités. Ou met de côté sa famille. Moi je veux être entière à la maison et dans l’entreprise. Je ne veux rien lâcher, je me sens responsable de tout (de tou.te.s?).
Pourtant petit à petit je suis bien obligée de déposer des charges. Dans ma vie perso il y a la raréfaction des moments avec mes ami.e.s, mon deuxième cercle familial, plus de temps pour le sport, l’écriture. Au boulot des réunions à décliner, des horaires à faire décaler, des sujets à abandonner. Et petit à petit l’insatisfaction qui monte, le sentiment de honte, et l’agressivité.

Me fâcher avec des collègues, tant pis. Ne plus reconnaitre la mère que je suis en train de devenir, l’épouse aigrie qui commence à prendre ma place, non. Comme c’est plus facile je décide d’arrêter mon job pour mes filles, pour mon mari. En fait bien sûr c’est pour moi qu’il faut partir. Et vite.

Du haut des sept mois qui me séparent de mon dernier jour de travail, je vois toutes les pierres posées sur mon dos, l’une après l’autre, durant toutes ces années. Elles ne sont pas toutes de mon fait. Mon sentiment d’illégitimité lui-même n’est pas qu’inné: des actes et des paroles venus de collègues, des revendications de bénévoles, l’image même du manager et responsable que j’ai toujours vu comme un homme assuré plutôt qu’une (jeune) femme à qui j’aurais pu m’identifier, enfin la difficulté à incarner un poste en fonction de son caractère plutôt que d’un stéréotype. La place que l’on donne à chaque salarié en fonction de sa réalité de vie est également très questionnable: en tant que parent j’ai découvert qu’il fallait mettre totalement de côté ce pan de mon existence, comme si les week-end et soirées sans repos, l’organisation du quotidien familial et un corps de mère, n’avaient aucun impact sur mes capacités de travail. (Bien sûr je n’étais pas plus aidante avec mes collègues parents avant de connaitre leur sort…)
Un jour je retrouverai l’envie de faire de cette expérience un tremplin pour bousculer notre société et revendiquer des droits (congés deuxième parent digne de ce nom, démantèlement du patriarcat dans les fonctions dirigeantes des entreprises, attention aux burn-out dans le bénévolat, fin des exigences assénées aux femmes dans leurs différents rôles, remise en question de la société de l’occupationnel permanent, partage de la parole sur la fatigue maternelle et parentale, etc). Pour le moment je préfère travailler sur ce dont j’ai prise, ma fatigue physique et psychique.
Je voulais être une wonderwoman? Il va me falloir trouver un moyen d’y arriver en respectant mes propres limites. Je ne suis pas capable de passer mes journées à dénouer des conflits puis gérer les émotions de mes enfants une fois rentrée à la maison. Travailler en équipe utilise toute mon énergie disponible, après je ne suis bonne à rien. Je n’ai pas la force de trouver chaque jour de nouvelles idées, d’inventer du neuf, d’élaborer des stratégies sans cesse adaptables. Me plongeant toute entière dans les problématiques qu’on me soumet, je n’arrive pas à éteindre mon cerveau de salariée pour en allumer un de maman après 17h30. Tout comme je ne sais pas mettre de côté l’image de ma fille déposée à l’école patraque et subissant sa journée de collectivité. Ou effacer la culpabilité d’avoir crié sur mes enfants parce que mes nerfs fatigués m’ont lâché au mauvais moment.
C’est en tout cas mon état à ce jour, dans la vie qui est la mienne. Car évidemment tant qu’il y a de la vie il y a des changements.


Ces listes de causes, effets et événements ne cherchent pas à être exhaustives. Mon épuisement s’est construit en toute complexité, et en écrivant en ce lundi de juillet c’est un seul regard sur un tableau figé que je vous partage. D’autant que ce texte est si long déjà que plus personne ne doit me lire à cette ligne 😛 !
Dans un autre billet je parlerai de ce que je reconstruis maintenant.

Avant de me plonger dans ce récit, je suis allée dans ma salle de bain, prendre une photo de moi. J’ai retrouvé la lumière dans mes yeux. Ca va.

Sentir

C’est un petit tube jaune.
Un petit tube plein de lumière.


Il en sort en serpentin
une crème ivoire épaisse.
Serpentin aussi fin
qu’un tel tube le permet.
Crème aussi magique
que le moment le requiert.

Déposée sur la pulpe des doigts
délicatement tamponnée sur un nez,
des joues rouges, un front froissé, un coup tendu,
elle s’étire, recouvre, se fond.

Alors sa magie opère.

Elle sent le soleil au zénith
la peau nue
le sable chaud sous la main étendue.
Le doux drap de bain sous les cuisses
les épaules calées dans le sol mou
les gouttes fraiches d’un voisin qui s’ébroue.

Le petit tube tire à l’aveugle
bruit de houle sur cris humains
brouhaha de joie et farniente.
La crème évoque
– bien malgré elle ? –
le sel qui pique
d’abord
puis enivre
toujours.
L’écume lèche les pieds
les rouleaux font valser
la grande bleue aspire.

– Hmmmm….

Le petit tube est refermé,
rangé dans son tiroir.
Des yeux se rouvrent devant le miroir.

L’océan est en fait si loin.

Pourtant le tube a marqué le retour
des rêves et promesses et envies,
la capacité à se voir
dans un futur plein d’été.

(Sur les saisons, lire aussi Attendre du printemps)