C’est ma fête ?

La graine a pris. Minuscule et fragile dans le secret de mon ventre. Je ferme les yeux pour en voir les racines. Avant d’être un autre, ce possible m’emmène au plus profond de moi : scruter l’endroit où il s’est installé, imaginer à quoi il ressemble, décider aussi de quoi il retourne.

Faut-il le faire pousser ?

Très vite la question se renverse. Que pousse-t-il lui, ce germe, cet embryon de vie ? Que force-t-il en moi pour se faire sa place à lui ?

Tout va se jouer dans ma possibilité à accepter, à partager l’espace.

Mon corps. Je croirai d’abord que tout est là. Puis le déplacement se fera chamboulement, il faudra m’accrocher pour garder ce à quoi je tiens et me battre, graine au ventre, pour choisir mon propre chemin.

Materner pour les autres c’est : grossesse, joies, vacances. Dans mon quotidien j’entend surtout : hôpital, sécurité de l’enfant, examens, allaitement, être toujours belle, ce n’est pas une maladie, ménagez-vous.

Ce matin le journal L’Alsace titre « Ce devait être le plus beau jour de sa vie, c’est le jour où elle va la perdre. »

Écrire pour ne pas perdre la vie.

Écrire pour donner la vie.

Des graines j’en ai plein le ventre. Je ne le savais pas.
Il a fallu les cris de tous ceux qui s’appropriaient mon corps pour que je cherche.
Qu’est-ce qui était important ? Qu’est-ce que je devais cultiver ?

Je ne voulais pas être « La femme enceinte », cette espèce de bête mythique devenue monstre de foire, que tous s’accaparent. Je ne voulais même pas être « La maman », ce rôle social posé sur mes épaules comme une camisole. Je voulais être moi, encore, mieux, plus forte. Pour nous.

La graine que tu étais a fait pousser toutes les autres. Je me retrouve en charge d’un florissant domaine, et rejoue perpétuellement ce que tu m’as fait connaitre : repérer, observer, choisir, cultiver, faire naitre.

Puis offrir au monde.

Le diplôme de bonne mère, 2

Il y a trois ans je parlais ici de la compétition maternelle en salles de naissance, dans Accoucher est toujours héroïque. Très modestement c’est un de mes textes préférés sur ce blog :p . Et si hier soir dans mon lit je pensais vous écrire sur le sentiment d’imposture quand on fait bien quelque chose trop facilement (c’est long comme titre, je trouverai mieux quand je vous le posterai promis ), mes lectures du jour me poussent à revenir à la maternité. Mais finalement ça se rejoint peut-être… Voyons ça…

Si tu as accouché sans péridurale par « choix éthique », il y a fort à parier que tu as aussi décidé d’allaiter ton enfant. Les mères qui ont accouché autrement peuvent également faire ce choix, évidemment, c’était juste pour relier à mon article sur l’accouchement. Vous faites toute partie de ces millions de femmes qui font tout pour donner le meilleur à leur enfant. Et l’OMS, comme les clubs de super mamans, t’ont appris que ton lait ben, c’est ce qu’il y a de meilleur. Je ne veux pas parler ici des bénéfices santé pour le bébé et pour la maman, c’est un débat sans fin. Et je ne crois pas qu’il existe un argument indéboulonnable qui valide la pratique de l’allaitement comme absolument nécessaire dans un pays où l’eau potable coule du robinet. C’est pour ça que je respecte tous les choix qui ont pour objectif de nourrir son enfant à sa faim en respectant les mères, les pères, les frères et les soeurs, hoho !

Moi-même j’ai essayé d’allaiter, puis je me suis rendue à l’évidence que ce n’était le mieux ni pour mon enfant, qui n’était pas assez nourrie, ni pour moi, que ça faisait souffrir psychologiquement et physiquement. Le père m’ayant aidée à mettre de l’ordre dans mes pensées secouées par le post-partum, nous avons finalement mis en place une autre organisation qui nous a toutes et tous épanoui.e.s. Et merci, Oh merci, je ne fréquentais pas à l’époque de communautés en ligne pro-allaitement. Car les ayant découvertes il y a peu, je suis effarée par le mal qu’elles font aux mères. En bref, ce sont des mamans qui jugent d’autres mamans, sur la base de leurs propres peurs d’être de mauvaises mères. Vous me suivez toujours ?

Sous le dessin d’une illustratrice qui parle de son envie de sevrer son enfant (c-a-d d’arrêter de lui donner le sein), on peut lire notamment ce charmant commentaire (source Madame Captain ) :

C’est sympa n’est-ce-pas ?

Plein de sororité non ?

De bienveillance c’est clair…

Vous vous dites peut-être que c’est une hystérique isolée.
Hmmm, elles sont des centaines à répandre leurs discours sectaires sur la toile. Des anonymes, parfois aussi des « professionnelles » de l’allaitement, de l’enfant, autoproclamées ou sans discernement ni éthique.
Et elles font de gros dégâts.

Je l’ai évoqué plus haut, la grande majorité des parents ambitionnent de donner le meilleur à leurs enfants. Mais qu’est-ce-que c’est « le meilleur » ? Ce que je pensais à un moment est-il réellement compatible avec ma santé, ma personnalité, mon quotidien, la famille que j’ai déjà, la vraie vie quoi ? Et ces questions se posent alors que l’on est bombardées d’hormones, épuisées, retournées par ce qu’implique une naissance.

Fatigue + crainte constante de mal faire = stress et culpabilité

Lectures de messages culpabilisants + reproches venant de mères « parfaites » = RISQUE ACCRU DE MAL-ÊTRE PSYCHIQUE

Mon seul avis sur le sevrage est que ce mot ne ma parait pas du tout approprié dans ce contexte : un animal est sevré quand il n’a plus besoin de sa mère pour survivre, alors à moins que tu allaites ton môme jusqu’à ce qu’il ait une situation professionnelle stable, il y a de fortes chances que sein ou pas sein il ne soit en fait jamais sevré !
J’ai lu d’une autre excitée qu’arrêter l’allaitement revenait à faire subir à son enfant l’équivalent d’un arrêt de drogue sans palliatif pour un toxico (sous-entendu « Tu vas le faire clamser ») et là quand même mon sens critique a été titillé, mais soit, ce n’est pas le sujet de mon article.

Non la question que tout ça me pose c’est : qu’est-ce-que ces mères donneuses de leçons ont à se prouver ?

Quel est le rôle de notre société dans cette course à la perfection, qui va jusqu’à s’inventer des défis insensés ? Je lis qu’une mère a mis sa propre santé en danger pour fournir du lait adapté à son enfant multi-allergique (elle ne pouvait presque plus rien manger pour ne pas le rendre malade lui) plutôt que de lui acheter du lait en poudre adapté. Mais ? Mais ? Pourquoi ? Comment ? Houhou !

Il y a une similitude que je retrouve dans le discours de femmes qui se revendiquent « non féministes ». Être femme ce serait enfanter et se sacrifier pour ses enfants. Leur identité a été construite sur ce roc. Evidemment quand tu leur mets devant les yeux d’autres manières d’être femmes, ça ébranle leur schéma de pensée. Et ça fait mal.

J’imagine que quand tu sacrifies tes nuits depuis un, deux, trois ans, et que tu vois qu’une bonne femme s’en sort en donnant un biberon à son petit de six mois et pionce 10 heures d’affilée, ça fout les boules. Un bon moyen de ne pas ébranler ta propre santé mentale c’est alors de pourrir cette femme, de te proclamer haut et fort Mère Teresa de la maternité et surtout surtout, détentrice de La Vérité (Amen).

Je crois aussi que tant que le travail maternel ne sera pas plus reconnu et valorisé, celles qui le subissent fabriqueront leurs propres échelles de reconnaissance. Quitte à marcher sur les copines pour passer devant.

Parce que, qu’on allaite ou pas, qu’on soit une femme ou un homme ou non binaire, donner à manger, éduquer, torcher, laver, sortir les poubelles, faire preuve de patience, contrôler sa violence, jongler entre tout ce que la société attend de nous, c’est épuisant. Et ça peut rendre dingue.

La bienveillance entre personnes qui vivent cette même aventure de la parentalité aiderait grandement à dépasser cela. Le combat ne fait que rendre les choses plus dures. (Amen aussi, c’est gratuit.)

Alors le lien avec le sentiment d’imposture quand on fait bien quelque chose trop facilement ?
Pour ma part je me sens la meilleure des mères dans les moments qui sont pour moi les plus cools, c-a-d qui collent avec ce que j’aime (raconter une histoire, répondre à des questions sur la vie, partager des repas, marcher main dans la main…). Mais quand je lis les efforts que font certaines pour tenir le cap qu’elles s’étaient fixé, ça m’ébranle un peu. Si je ne souffre pas, suis-je vraiment une bonne mère ? Pourtant, les moments qui me crispent sont loin de répondre le mieux à la posture d’éducatrice que je souhaite avoir. J’essaie de faire de mon mieux, seulement mes filles ne sont pas dupes, elle sentent bien que l’osmose n’est alors pas au RDV. J’apprends à me dire que ce n’est pas grave. Les relations humaines n’ont pas vocation à être de longs fleuves tranquilles. Et être une bonne mère n’est pas synonyme de souffrir sa race et donner sa vie pour son enfant.

Me comparer avec d’autres mères ? Sur quels critères ? Dans quel but ?
La maternité n’est pas une épreuve des JO. Ce serait comme me demander sans cesse « Que dois-je faire pour mériter de vivre ? Pour mériter d’être aimée? ». La réponse est : rien, vivre te donne d’office ce droit.

Qui osera me dire que je ne mérite pas d’être mère ?

Répondre à un drôle de défi

Un jour une bande d’inconnus se réunit complètement par hasard sur un réseau social pour répondre à un drôle de défi !

Ils devaient regarder la densité des milliers de brins d’herbe qui habillaient le petit jardin de vert et y chercher les mots pas encore chantant que leurs bouches rendraient mélodieux. Le vent les emporta dans ses mouvements ascendants à travers des paysages inattendus. L’un d’eux en perdit même une chaussure qu’un oiseau rattrapa au vol !

Avec une seule chaussure ils se sentaient plus libres, pleins d’imagination, et sans courir tels des enfants ils marchaient d’un pas plus dansant, de multiples possibilités dans la tête. Leurs mains les guidaient mieux que leurs outils dans la transformation de la matière en art. C’était comme une musique des doigts sur une peau humide, un désir naissant dont on ne savait se défaire, ou qu’il fallait assouvir, yeux grands ouverts et battements du cœur mesurés. Le soleil était aveuglant ! Ils respiraient avec calme des parfums exotiques et étranges.

Quand soudain un oiseau se mit à chanter, ce qui leur souleva le cœur, non de plaisir, mais d’une nostalgie agrippante, de celle qui vous attrape et tétanise, les mains crispées autour de la gorge et l’envie de hurler affleurant au fond de la langue.

Ils fermèrent l’heure du nuage qui les entourait et entamèrent la lente et indicible descente vers le réel ; mais la frontière entre le monde infini du rêve et celui du quotidien était devenue bien poreuse, le tangible ayant à jamais changé de couleurs.

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Cadavre exquis écrit à quatre mains, avec Eugénie Baylac, rencontrée dans le cadre du #defibrutal.

Cette semaine j’ai écrit chaque jour sur mes différents réseaux, portée par les challenges que lançait Alexandra Martel.
En ce dernier jour j’ai aimé partager l’univers d’une autre artiste en nous lançant dans cette musique surréaliste.
Merci pour cette belle aventure !

Le blues du périnée

Elles essaient de briser la glace en me parlant plusieurs minutes
sur un ton joyeux et doux
de mes petites de ma santé de mes accouchements
mais moi je n’ai que ça en tête
et quand le moment arrive j’ai envie de fuir.

Je repoussais ce RDV depuis de longs mois
ou années
car j’avais assez donné
et je pensais ne plus vouloir y sacrifier mon temps.

Quand l’une d’elles m’invite à enlever le bas
que l’autre enfile des gants de plastique
puis me demande si « elle peut y aller »
je me souviens pourquoi vraiment
le haut le coeur m’avait pris dès la porte franchie.

Et tout déferle comme une grosse vague gluante
je me sens à nouveau faible incapable amputée
épuisée
douloureuse
salie.

J’ai dû reprendre ma rééducation du périnée. L’idée d’en parler ici me taraudait, car le corps et l’âme de l’accouchée sont des sujets qui m’inspirent, pour leur force, leur universalité, leur politisation.
Et le politique justement m’a explosé au visage: je n’osais pas, par pudeur, écrire ici périnée, avouer que trois ans après mon dernier accouchement il me fallait retravailler ce muscle, car alors tout le monde comprendrait ce qu’il se passe, j’ai des fuites, d’urine, à 35 ans. Et j’ai honte. Mais j’ai aussi une entorse au pied gauche, et je vois un kiné pour ça. Ce muscle ça va, je peux en parler à mes proches, même dans la rue, être entendue d’inconnus, « Ouais j’ai la cheville qui me lâche ». Jamais je ne me sentirai si à l’aise « Ouais j’ai le périnée qui déconne ».
Voilà pourquoi il fallait que j’en fasse carrément un article de blog 😉

Elle glisse ses doigts dans mon vagin
puis lève les yeux vers moi
et m’apprend à faire travailler mes muscles
en imaginant fermer des portes,
ouvrir des fleurs
aspirer une bille.

Je pense au kiné dans la salle à côté
avec qui je fais des pieds flex
et des poses de cigognes.
Je parviens à me concentrer sur les exercices
et à faire de la sage-femme une simple coach sportive.
Mais dans la salle d’attente
j’émerge sur une mère avec son nourrisson
et ses yeux tombants me percent le coeur.
La sage-femme l’accueille d’un trop joyeux « Booon-jouuur ! »
autour duquel flottent des fleurs et chantent des oiseaux.
« Comment ça vaaaa ? »
La mère se lève difficilement
son teint est gris
elle soulève la lourde coque qui contient son bébé
et prononce doucement un
« Ben… ça va… » qui n’y croit pas.

À quoi l’autre répond
« Alors on y vaaa ! ».
On dirait Blanche-Neige et les animaux de la forêt
aveugles devant la petite fille aux allumettes.
J’ai envie de serrer la mère dans mes bras
mais j’ai peur de la faire pleurer
alors je pars.

Aujourd’hui Illana Weizman, qui vient de sortir l’essai Ceci est notre post-partum, partageait des commentaires agressifs de personnes lui reprochant des propos plaintifs et naïfs sur la réalité de l’accouchement. J’ai pensé « C’est fou ce refus de voir la réalité en face, cette injonction faite aux mères de cacher leurs corps, de taire leur réalité. Pourquoi ? »
L’une des commentatrices se targue d’un « Ben oui t’as un truc qui te passe entre les jambes, elle croyait quoi ? « .
J’ai envie de retourner la question : la société croit quoi sur la grossesse, sur l’accouchement, sur le post-partum ?
La société impose quoi aux mères ?

Nous sommes tous les trois à table
le père, la grand-mère et moi
le bébé de 7 jours enfin endormi.
Il est tard et fait nuit depuis longtemps
mais nous pouvons enfin dîner
ils m’ont attendue pour.
Assise depuis quelques minutes je me mets à pleurer
les larmes coulent toutes seules.
Je voudrais me rouler sous une couette
que personne ne me regarde
mais leurs yeux horrifiés sont posés sur moi
depuis ma droite et ma gauche je suis cernée
et l’un d’eux ose
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
j’ai mal, assise
« Ah bon ? »
J’ai une cicatrice toute fraîche qui va du vagin à l’anus
oui ça fait mal

qu’est-ce qu’ils croient.
Apparemment ça fait peur aussi
une jeune maman qui pleure
dont le corps saigne et se bat
alors qu’elle doit sourire sur les photos
accueillir la famille et tous ceux qui veulent voir la merveille
le bébé.

Aujourd’hui dans le cabinet de la sage-femme il n’y a que moi, l’étudiante qui me fait travailler et la « titulaire » qui l’encadre. Pas de bébé. Mais normalement il devrait être là, dans sa coque ou un petit transat. Et ses pleurs, et sa faim, et ses yeux cherchant désespérément sa mère. Celle-ci écoutera d’une oreille les consignes pour travailler chez elle, entre deux tétés et avant de dormir, pendant que tout son esprit fébrile restera tourné vers le nourrisson qui envahit sa vie depuis quelques semaines. Car la rééducation du périnée se fait pendant le congés maternité, ce que certain.e.s trouveront très pratique puisque « il n’y a que ça à faire, elles ne bossent pas ». Personne ne pensera à proposer à la mère de lui garder le petit, elle-même ne demandera pas. Mais vite vite vite, se remuscler, être opérationnelle pour travailler baiser ne pas véhiculer l’image d’un corps défaillant.

Pourtant j’ai appris au cours de ma troisième rééducation, celle de janvier 2021, mes enfants loin de moi à l’école, que dans les 9 mois après un accouchement, les muscles du périnée sont très peu sensibles, rendant la rééducation plus difficile. Que ce serait plus efficace d’attendre, ou du moins de revenir, après ce délai passé. Aucun médecin, aucune sage-femme ne me l’avait dit jusque-là. Et la prescription est toujours faite dès la maternité, pour être utilisée rapidement.

Si je suis tout à fait honnête, 9 mois après la naissance j’avais surtout envie de tourner la page de ce corps encombrant, douloureux, examiné, ouvert. De cette intimité volée.

Sur la table d’examen
j’ai à nouveau ce sentiment
d’être un corps public.
Une machine
qui a fabriqué un autre être humain
et doit être révisée.
Les praticiennes qui m’ont prises en charge étaient toutes rayonnantes.
Elles essayaient de mettre de la bonne humeur dans tout ça.
Plus elles souriaient plus j’avais envie de leur crier
« Que trouver d’amusant dans ces écoulements
dans cette fatigue ?
Rangez votre santé et votre facilité à vivre
elles m’agressent comme un mirage au fond du désert.
Jamais je ne retrouverai d’eau
. »

(Si tu veux en lire plus de moi à ce sujet, je te conseille Accoucher est toujours héroïque, Prendre soin et La faute: nom féminin. Et Qu’en dire? )