Le blues du périnée

Elles essaient de briser la glace en me parlant plusieurs minutes
sur un ton joyeux et doux
de mes petites de ma santé de mes accouchements
mais moi je n’ai que ça en tête
et quand le moment arrive j’ai envie de fuir.

Je repoussais ce RDV depuis de longs mois
ou années
car j’avais assez donné
et je pensais ne plus vouloir y sacrifier mon temps.

Quand l’une d’elles m’invite à enlever le bas
que l’autre enfile des gants de plastique
puis me demande si « elle peut y aller »
je me souviens pourquoi vraiment
le haut le coeur m’avait pris dès la porte franchie.

Et tout déferle comme une grosse vague gluante
je me sens à nouveau faible incapable amputée
épuisée
douloureuse
salie.

J’ai dû reprendre ma rééducation du périnée. L’idée d’en parler ici me taraudait, car le corps et l’âme de l’accouchée sont des sujets qui m’inspirent, pour leur force, leur universalité, leur politisation.
Et le politique justement m’a explosé au visage: je n’osais pas, par pudeur, écrire ici périnée, avouer que trois ans après mon dernier accouchement il me fallait retravailler ce muscle, car alors tout le monde comprendrait ce qu’il se passe, j’ai des fuites, d’urine, à 35 ans. Et j’ai honte. Mais j’ai aussi une entorse au pied gauche, et je vois un kiné pour ça. Ce muscle ça va, je peux en parler à mes proches, même dans la rue, être entendue d’inconnus, « Ouais j’ai la cheville qui me lâche ». Jamais je ne me sentirai si à l’aise « Ouais j’ai le périnée qui déconne ».
Voilà pourquoi il fallait que j’en fasse carrément un article de blog 😉

Elle glisse ses doigts dans mon vagin
puis lève les yeux vers moi
et m’apprend à faire travailler mes muscles
en imaginant fermer des portes,
ouvrir des fleurs
aspirer une bille.

Je pense au kiné dans la salle à côté
avec qui je fais des pieds flex
et des poses de cigognes.
Je parviens à me concentrer sur les exercices
et à faire de la sage-femme une simple coach sportive.
Mais dans la salle d’attente
j’émerge sur une mère avec son nourrisson
et ses yeux tombants me percent le coeur.
La sage-femme l’accueille d’un trop joyeux « Booon-jouuur ! »
autour duquel flottent des fleurs et chantent des oiseaux.
« Comment ça vaaaa ? »
La mère se lève difficilement
son teint est gris
elle soulève la lourde coque qui contient son bébé
et prononce doucement un
« Ben… ça va… » qui n’y croit pas.

À quoi l’autre répond
« Alors on y vaaa ! ».
On dirait Blanche-Neige et les animaux de la forêt
aveugles devant la petite fille aux allumettes.
J’ai envie de serrer la mère dans mes bras
mais j’ai peur de la faire pleurer
alors je pars.

Aujourd’hui Illana Weizman, qui vient de sortir l’essai Ceci est notre post-partum, partageait des commentaires agressifs de personnes lui reprochant des propos plaintifs et naïfs sur la réalité de l’accouchement. J’ai pensé « C’est fou ce refus de voir la réalité en face, cette injonction faite aux mères de cacher leurs corps, de taire leur réalité. Pourquoi ? »
L’une des commentatrices se targue d’un « Ben oui t’as un truc qui te passe entre les jambes, elle croyait quoi ? « .
J’ai envie de retourner la question : la société croit quoi sur la grossesse, sur l’accouchement, sur le post-partum ?
La société impose quoi aux mères ?

Nous sommes tous les trois à table
le père, la grand-mère et moi
le bébé de 7 jours enfin endormi.
Il est tard et fait nuit depuis longtemps
mais nous pouvons enfin dîner
ils m’ont attendue pour.
Assise depuis quelques minutes je me mets à pleurer
les larmes coulent toutes seules.
Je voudrais me rouler sous une couette
que personne ne me regarde
mais leurs yeux horrifiés sont posés sur moi
depuis ma droite et ma gauche je suis cernée
et l’un d’eux ose
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
j’ai mal, assise
« Ah bon ? »
J’ai une cicatrice toute fraîche qui va du vagin à l’anus
oui ça fait mal

qu’est-ce qu’ils croient.
Apparemment ça fait peur aussi
une jeune maman qui pleure
dont le corps saigne et se bat
alors qu’elle doit sourire sur les photos
accueillir la famille et tous ceux qui veulent voir la merveille
le bébé.

Aujourd’hui dans le cabinet de la sage-femme il n’y a que moi, l’étudiante qui me fait travailler et la « titulaire » qui l’encadre. Pas de bébé. Mais normalement il devrait être là, dans sa coque ou un petit transat. Et ses pleurs, et sa faim, et ses yeux cherchant désespérément sa mère. Celle-ci écoutera d’une oreille les consignes pour travailler chez elle, entre deux tétés et avant de dormir, pendant que tout son esprit fébrile restera tourné vers le nourrisson qui envahit sa vie depuis quelques semaines. Car la rééducation du périnée se fait pendant le congés maternité, ce que certain.e.s trouveront très pratique puisque « il n’y a que ça à faire, elles ne bossent pas ». Personne ne pensera à proposer à la mère de lui garder le petit, elle-même ne demandera pas. Mais vite vite vite, se remuscler, être opérationnelle pour travailler baiser ne pas véhiculer l’image d’un corps défaillant.

Pourtant j’ai appris au cours de ma troisième rééducation, celle de janvier 2021, mes enfants loin de moi à l’école, que dans les 9 mois après un accouchement, les muscles du périnée sont très peu sensibles, rendant la rééducation plus difficile. Que ce serait plus efficace d’attendre, ou du moins de revenir, après ce délai passé. Aucun médecin, aucune sage-femme ne me l’avait dit jusque-là. Et la prescription est toujours faite dès la maternité, pour être utilisée rapidement.

Si je suis tout à fait honnête, 9 mois après la naissance j’avais surtout envie de tourner la page de ce corps encombrant, douloureux, examiné, ouvert. De cette intimité volée.

Sur la table d’examen
j’ai à nouveau ce sentiment
d’être un corps public.
Une machine
qui a fabriqué un autre être humain
et doit être révisée.
Les praticiennes qui m’ont prises en charge étaient toutes rayonnantes.
Elles essayaient de mettre de la bonne humeur dans tout ça.
Plus elles souriaient plus j’avais envie de leur crier
« Que trouver d’amusant dans ces écoulements
dans cette fatigue ?
Rangez votre santé et votre facilité à vivre
elles m’agressent comme un mirage au fond du désert.
Jamais je ne retrouverai d’eau
. »

(Si tu veux en lire plus de moi à ce sujet, je te conseille Accoucher est toujours héroïque, Prendre soin et La faute: nom féminin. Et Qu’en dire? )

S’inventer

En juillet dernier je me suis livrée dans l’article S’épuiser. Je vous avais annoncé une suite, pour raconter ce que je faisais de mon temps libéré après avoir quitté le salariat. Vos nombreuses réactions me font croire que ça vous intéresse. Alors, c’est l’heure !

Une story Instagram de Pauline Harmange me fait découvrir Eva Kirilof . (Elle travaille sur le lien Art & Féminisme, sujet que j’aimerais moi-même explorer plus en profondeur et que je déploierai prochainement dans la rubrique Mère(s) et Créatrice(s) ).
En furetant sur sa page je tombe sur un post à propos des bilans de fin d’année. En voici un extrait:

[…] 2020 n’a pas été une année d’opportunités pour tout le monde (opportunité d’enfin bosser sur ce projet qu’on avait mis de côté dans un coin de notre tête, opportunité de tirer des leçons de la situation que nous vivons, opportunité de ralentir pour prendre soin de soi, etc), 2020 ,a des degrés différents bien entendu, a été une année où on a sûrement toustes a un moment ou un autre activé notre mode survie. être en pilote automatique pour digérer les traumatismes auxquels le monde fait face. digérer la perte de repères, le manque des autres, la solitude, l’injustice, la violence. quelle année violente 2020.

[…]

c’est ma façon de vous dire de ne pas vous dévaloriser ou culpabiliser si vous n’avez pas utilisé cette année pour faire quoi que ce soit, si vous n’avez pas eu de grandes révélations, si cette année a juste été une longue et douloureuse épreuve , vous y avez survécu c’est déjà pas mal.

La synchronicité des choses… Lire ça le jour où je projette de mettre ma petite pierre à l’édifice des « Bilans ».
J’en ai ma claque moi aussi, des gourous du développement personnel qui se cachent derrière des comptes colorés, de professionnels comme d’amateurs, qui utilisent la pandémie comme arme massive d’introspection et de dépassement de soi. Des gens meurent, des gens souffrent, des gens tombent dans la misère. Tous les autres combats sont mis de côté et vont nous revenir en pleine gueule comme un boomerang. Avis posé là, pour que mes propos soient justement contextualisés. Car 2020, je l’avais programmé, devait être mon année d’introspection et d’essais. Rien à voir avec un confinement, en janvier j’étais au chômage et mon nouveau travail c’était inventer ma suite.

Voilà 2 3 fois que je commence à vous écrire ce qu’ont été mes 12 derniers mois, et que j’efface. Qu’est-ce-qui est intéressant pour vous ? Mais aussi, qu’est-ce que j’ai fait en 2020 ? Qui ai-je été finalement ?

J’ai plus que jamais dû prendre mes responsabilités d’adulte. Ca n’a pas été facile. Il m’était nécessaire de renouer avec moi-même, mon corps, mes besoins, mes rêves. Mais la vie m’a rappelé chaque jour, plus que jamais, qu’il y avait tous mes choix passés à assumer. En premier lieu mon mariage et mes enfants. Confinés ensemble, nous avons d’abord dû prendre soin de nos besoins – inégaux – de solitude et de temps de travail individuel à accomplir, puis prendre soin de nos relations. Ce n’est pas pour rien que je le note dans cet ordre. Les semaines de huis clos, à quatre, ont petit à petit repositionné les objectifs que je m’étais posés quand les journées étaient vides, vides de gens dans ma maison. Au printemps, chaque seconde était pleine des autres. Du devoir que nous avions d’être attentifs les uns aux autres. J’ai eu l’impression de revivre une expérience faite il y a plus de 10 ans, au Canada, lorsque j’ai appris à vivre dans la neige, par -20 degrés. Nous devions former des binômes, au sein desquels pendant 48h nous veillerions sur l’autre pour s’assurer qu’il n’était pas en hypothermie (engelures sur le visage, signe de divagation de l’esprit, difficulté à parler… ). En plus de cette attention mutuelle, une équipe de formateurs se relayait pour nous observer et soutenir. Notre vie en dépendait, littéralement. En 2020 il a fallu faire ça 3 mois, et même un peu plus puisque depuis novembre la maison est plus que jamais le lieu quasi exclusif de vie.
Dans le quotidien que je vis habituellement, les membres de ma famille vivent des choses loin de moi, d’autres veillent sur eux en mon absence, leurs besoins sont assouvis par diverses sources. En mars, du jour au lendemain, tout reposait sur notre duo parental en ce qui concernait nos enfants, et tout reposait sur chacun.e de nous deux pour notre conjoint.e. Comment ça s’est passé ?
J’ai paniqué bien sûr 😉

Puis nous avons inventé notre vie de famille. Nous nous en sommes convenablement sortis. Pourtant elle n’est toujours pas merveilleuse à chaque instant, il n’y a pas eu de révélation mystique  » Oh oui retirons nos enfants de l’école et chargeons-nous de leur enseignement pour toujours !  »  » Partons vivre au milieu d’un champ, auto-suffisants en nourriture comme en affection !  » Pour ma part j’ai compris ce qui était de mon devoir de mère, ce que j’étais capable de prendre en charge et ce que je devais partager avec d’autres. Surtout je sais, et j’ai validé par l’expérience, que l’amour ne peut pas tout, que l’amour ne suffit pas, que je n’ai pas un profil de Mère Teresa (mon mec le savait depuis toujours lui, moi il m’a fallu une pandémie pour le valider, voilà voilà…) et que tout ça, CE N’EST PAS GRAVE. En fait c’est la vie réelle.

Dans cette vie réelle je suis fière d’avoir porté mon nouveau projet professionnel, devenir écrivaine publique spécialisée en récits de vie ( j’en parlerai un peu plus ici lorsque mon site pro sera en ligne). Les derniers mois m’ont confirmé, bien que sur ce sujet je n’avais plus de doute, que pour être bien dans mes relations je devais être en accord avec mes ambitions. Comme je l’ai écrit dans l’article S’épuiser j’ai cru un moment que ces ambitions avaient une certaine couleur, en 2020 je pense avoir trouvé les bons tons. Ceux qui me mettent le sourire, me font travailler sans voir les heures passer et me donnent une juste place dans la société. SPOILER: ça ne fait pas tout. Il y a des jours où j’ai la flemme, des jours où je ne sais pas comment avancer, des jours où j’ai la trouille de ne pas avoir assez d’argent, des jours où je me pense incapable de fonctionner en free-lance et où je regarde les offres d’emploi. Heureusement 1000 signes m’ont été adressés prouvant que je faisais le bon choix. Une de mes formations a été financée par ma région, des gens ont toqué à mon écran pour me proposer de l’aide, des contrats, des encouragements, et mon savoir-faire se confirme. Contrairement à ce que j’ai connu par le passé, je ne vis que de petits questionnements sur ma légitimité et ceux-ci sont toujours moteurs pour avancer.

Ce qui a le plus fait défaut à mes espoirs pour 2020, ont été les sorties culturels, les escapades seule ou à deux, les temps entre ami.e.s et les nouvelles rencontres. Cependant, en regardant derrière moi, je salue toutes les opportunités que j’ai su saisir, entre deux confinements ou grâce aux outils numériques. J’ai notamment pu prendre le temps d’approfondir certains sujets de société, dont le patriarcat et les relations féminisme(s)/maternité(s)/Art. J’ai lu des femmes combattantes, qui m’obligent à me questionner au plus profond des mes convictions. A me construire de nouvelles convictions surtout.

Finalement c’est sur ça que je clôturerai cette rétrospective  » Ma vie, mon œuvre, comment je me suis dépatouillée de 2020 « : l’envie de me faire un avis personnel sur ce qui est important pour moi, l’acceptation que cet avis est 1-mouvant, 2- non universel, le besoin de débattre VRAIMENT et pour ça de côtoyer des personnes de tendances multiples, enfin la nécessité de retrouver un rôle actif dans notre société.

J’espère discuter de tout cela avec vous, peut-être sous ce texte ou plus tard, par voies numériques comme autour d’une bière 😉
Qu’avez-vous inventé vous, en 2020?

Aimer sans condition

Le soleil de décembre tape sur les carreaux. La liqueur de châtaignes, entourée de quatre verres et de biscuits craquants, trône sur le napperon de la table basse. Il flotte dans l’air une douce joie des retrouvailles et le plaisir de ce temps gratuit, sans horaire. Nous ne savons pas ce que nous ferons dans deux heures (sans doute digérer le déjeuner sur ce même canapé) et les soucis des dernières semaines ont été déposés sur le pas de porte.
– Allez, à notre santé !
Mes deux filles font le tour des convives pour cogner leurs gobelets de plastique partout où c’est autorisé. Il semble que nous ne soyons pas seulement quatre adultes, le tour dure trop longtemps, il doit y avoir une douzaine d’invités avec nous qu’elles seules voient, et le bruit des verres qui trinquent couvre nos débuts de conversation un moment.
– Attention tiens le droit ça va se renverser pas trop fort c’est fragile quand même non tu en as encore plein la bouche attention la bouteille ! Ahlala c’est pas vrai. Ca suffit les olives là fais tourner un peu allez allez on s’éloigne allez jouer.

Elles n’iront pas jouer, loin de l’apéritif des adultes. Elles me grimperont sur les pieds (non mais aussi quelle idée de les avoir mis si près des Curly !), escaladeront ma cuisse en même temps que le canapé, voudront sentir ce qui brille dans mon verre, poseront leurs têtes chacune sur une de mes épaules, auront toujours quelque chose à me dire au moment où je commence une phrase avec l’un ou l’autre.
– Mais vous me laissez tranquille nom d’un chien ! Zou dans votre chambre allez allez j’en ai marre !

L’une râle, l’autre produit de grosses larmes en m’adressant un regard désespéré. J’ai besoin d’air. Elles ont peur que je ne les aime plus. Elles se collent un peu plus à moi. Je ne supporte pas leur contact, à cet instant précis, où je voudrais moi aussi profiter de vacances, c’est à dire de paix. Mes filles m’apportent beaucoup, mais la paix ça, non.

Cela fait quelques jours que je pense à la question qu’a lancé l’air de rien Fabienne, par le biais de sa page MILF Média. L’amour maternelle est-il un amour naturellement inconditionnel ? Elle apporte sa réponse sur ses pages Facebook et Instagram. J’ai une autre approche. Et c’est Céline Dion qui m’a aidé à trouver comment l’exprimer.

Ou plutôt Jean-Jacqus Goldman qui lui a écrit « S’il suffisait d’aimer ».

La seule chose dont je suis certaine dans ma maternité, c’est d’aimer mes filles quoi qu’il arrive. J’ai choisi de les aimer comme ça. Et jusqu’à présent je le ressens comme ça. Depuis que chacune a habité mon ventre, j’ai porté sur elle un regard émerveillée de gratitude, celle de donner la vie et de rencontrer un nouvel être humain. Quand je vomissais à chaque brossage de dents, quand la trouille sans fond d’avoir un alien sous le nombril reprenait le contrôle de mon esprit, quand je ne pouvais plus marcher, quand je hurlais sous la déchirure de mon corps, c’est la nature que je maudissais, les circonstances de cet enfantement, pas celle que j’avais choisi d’avoir et à qui je parlais déjà.

Je suis chaque jour bluffée par la force de vie du bébé, puis du jeune enfant. Je le serai face à l’adolescente et l’adulte. Sans doute parce qu’en accompagnant depuis la naissance ces deux personnes, je redécouvre comme c’est dur d’être au monde, les malheurs qui nous sautent dessus à tout moment, et la joie, le courage qu’elles mettent à chaque action. J’admire ces petites femmes. Elles m’inspirent. Partager leur quotidien me permet de les voir dans leur ensemble. Je sais ce qui est plus facilement aimable, je connais ce qui pour moi sont des « défauts », et l’ensemble forme des personnes uniques, extraordinaires. Je dois dire aussi que, contrairement à toutes mes prédictions d’avant grossesse, les 9 mois de façonnage en mon sein ont tissé un lien charnel qui m’attache indubitablement à elles. Je ne cherche pas encore à l’intellectualiser, je le prends comme un cadeau car je sais qu’il n’est pas donné à toutes. Enfin, comme je l’ai dit plus haut, j’ai pour principe d’éducation d’aimer mes enfants inconditionnellement. Et c’est le seul principe qui tient depuis que je suis sous la tempête de la maternité.

Les aimer sans condition c’est respecter qui elles sont. Même quand je ne suis pas d’accord avec leur manière de faire ou d’être. Même quand ce serait plus facile qu’elles soient autres. À leurs âges ça se manifeste par exemple devant la grille de l’école, quand D. joue à la rabatteuse, faisant le tour de tous les copains en hurlant de joie pour les emmener courir loin des parents. Parents qui regardent d’un œil mauvais la mère incapable de tenir sa fille (je soupçonne certains de croire que je suis la baby-sitter…) . J’ai la honte, je me sens conne de courir derrière un petit démon qui rit à gorge déployer, mais à aucun moment je ne veux renier mon enfant. Je l’aime dans cette course, je l’aime dans les phrases que j’utilise pour la gronder, je l’aime dans ma contrariété du moment.

Aimer sans condition de comportement, sans condition de réussite, sans attente de retour. Sans jugement. Aimer malgré des opinions politiques divergentes, des modes de vie qui s’entrechoquent. Quand j’entends certains faits divers, ce que certains adultes font d’atroce, mon principe est bousculé: aimerais-je encore ma fille si elle tue ? Si elle torture ? Je crois que oui. Sont-elles les deux seules personnes de ma vie pouvant se prévaloir de ça ? Sans doute pas. Mais le cercle est restreint.

Alors Jean-Jacques, que vient-il faire là-dedans ? Rappelle-toi la scène: moi crispée sur le canapé, deux sangsues aux bask’, prête à exploser. D’ailleurs j’explose. Aucun principe Montejsaispaskoi à cet instant, il est même possible qu’un « putain » soit prononcé et quelqu’un expulsé sans ménagement de mon espace vital. Car tout l’amour que je leur porte ne me donne pas toujours l’énergie suffisante pour porter sans relâche leurs besoins. Au quotidien ma force est limitée, et mes propres besoins demandent aussi satisfaction. Je n’aime pas trop qu’on me touche. En tout cas j’ai un fort sentiment d’oppression en cas de contact prolongé. Quand ça entre en conflit avec le besoin enfantin de contact physique, il y a des étincelles. Je pourrais décliner toute une liste de situations semblables, d’actes de leur part qui me tendent, me font sortir de mes gonds. Nos besoins sont rarement concordants. Une journée, une semaine, un mois, une année, cinq ans, c’est long. Ma résilience et mes capacités à prendre sur moi sont constamment sollicitées. Elles flanchent souvent. Parce que il ne suffit pas d’aimer.

Je rejoins Fabienne quand elle dit que le sens des responsabilités est ce qui nous fait tenir droit: faire à manger, ne pas brutaliser, coucher à une heure correcte, soigner, etc. À ces moments nous mettons nos propres besoins de côté pour un moment. Souvent quand même, j’arrive à tout faire concorder. J’apprécie de dîner avec mes filles et d’entendre leurs histoires de la journée. J’aime leur lire des livres et les câliner avant le coucher. Et 1000 autres choses. C’est sans doute ce qui me permet de ne jamais remettre en question mon choix d’être mère.

Et tout le reste, tout ce qui me saoule, voire me fait souffrir, dans mon rôle, je m’en dépatouille comme je peux. L’amour ne m’aide pas forcément à bien agir, à moins en baver. Mais l’amour est là. Inconditionnel.

Lever du dimanche.

Tu l’entends avant même qu’elle soit dans l’escalier. Ce côté instinctif t’étonne toujours. Mais quand elle ouvre la porte de ta chambre il est encore trop tôt. Tu acceptes qu’elle envahisse ton lit pour serrer son corps chaud contre toi, et vivre encore un peu cette proximité des peaux qui ne durera pas. Les souvenirs des premiers jours te reviennent, lorsqu’être dans tes bras était toute sa vie. Tu regrettes déjà d’avoir cherché si vite à reprendre ta liberté, et aujourd’hui c’est elle qui rationne ses câlins.

Tu as des principes, 6h45 un dimanche matin ce n’est vraiment pas correct. Mais te rendormir avec cette enfant sous ta couette est perdu d’avance. Quelques minutes grapillées cheveux emmêlées, mains contre le dos et respirations accordées… Puis elle sort de l’étreinte, gigote, ses pieds sont de petits marteaux en perpétuel mouvement, ses bras n’ont jamais pris tant de place. Tu tentes de voler encore quelques instants les yeux fermés, avant de te résigner. Il va falloir se lever.

Ta responsabilité de mère devrait suffire. Tu as en fait besoin d’un moteur plus fort pour quitter l’insouciance du sommeil et endosser ton rôle de la journée. Celui qui te demande patience, rigueur, empathie, inventivité. Alors tu penses à la prochaine pause, la sieste d’après déjeuner. Tu décides de l’endroit où tu passeras cette heure – ton lit – , de commencer le nouveau roman posé sur ton buffet et de fermer les yeux jusqu’au prochain câlin.

Tes pieds trouvent les chaussons, tu tends les bras vers les rideaux: la journée peut commencer.

Octobre est le mois du dessin, du moins sur les réseaux, sous le hashtag #inktober. Chacun.e se challenge, en dessinant chaque jour, la plupart du temps en suivant une liste de thèmes. C’est comme ça que je suis tombée sur la liste d’Alessandra Criseo (@mais2_art).

Je ne dessine pas. Mais pourquoi pas écrire, chaque jour, un poème, une description, un billet d’humeur, que sais-je! En tout cas venir ici chaque jour, faire jouer ma plume.

Ce week-end j’écris sur l’envie de se lever.

#mais2thinkanddraw #memymuse