Être femmes mes filles

Aujourd’hui je romps le contrat implicite de cette rubrique, en partageant ici une vraie lettre. À l’occasion de la journée des Droits des femmes, j’ai lu hier plusieurs lettres écrites par des femmes à d’autres, à des filles surtout. Elles contiennent toutes des mots qui me touchent, une démarche surtout qui me parle, proposer des modèles différents de celui dominant, de l’homme, qui s’affirme, réussit, dirige. Leurs autrices y partagent aussi des idées avec lesquelles je suis moins d’accord, s’expriment parfois dans des termes qui me questionnent, auxquels je n’adhère pas. C’est normal, c’est bien même. Être une femme c’est être un individu, et La Femme n’existe pas plus que le Yeti. Alors, comme écrire est ma nécessité, comme je veux aussi prendre part à une parole diversifiée, multiple, me voilà au clavier à mon tour.

Mes filles, hier soir, 8 mars 2021, une question fondamentale s’est posée lors de notre lecture du soir. Nous découvrions toutes les trois l’histoire du vélo. Le texte racontait qu’au début de la diffusion de ce moyen de transport, les femmes ne pouvaient pas en profiter, parce qu’elles portaient des robes, peu commodes pour pédaler.
« Les femmes n’avaient pas le droit de mettre des pantalons », répondis-je à vos yeux questionnants devant cette précision des auteurs. Je pensais pouvoir passer à la page suivante. Mais vos deux regards se sont alors posés sur mes jambes, bien visibles.
« Mais, maman, tu es en pantalon ! »

Vous avez 5 et 3 ans, et depuis un an nous vivons sous le joug de lois particulièrement restrictives. À votre âge on a besoin de connaitre les règles et de s’y conformer. Sous Covid les adultes encouragent cette discipline. Alors imaginer quelques secondes que votre mère désobéit, découvrir que depuis des années elle enfreint la loi en portant jeans et autres tenues à deux jambes, quel effroi!
« C’était à une autre époque, maintenant les femmes peuvent tout porter. »
Il fallut encore quelques explications, « C’est quoi, une époque ? », plusieurs affirmations, « Oui vous pouvez mettre un pantalon, ou un short oui, une jupe aussi, en fait vous portez ce que vous voulez, maintenant. Si c’est vrai ma chérie, voilà, passons à l’histoire suivante, merci, je m’embourbe, une histoire de lapin, parfait. »

Régulièrement votre père et moi sommes confrontés à vos petites phrases, docilement répétées de vos autres cercles de sociabilité.
« Tu sais aujourd’hui on a regardé un dessin animé de garçons. »
« Ca n’existe pas les dessins animés de garçons. » Je fais l’ignorante.
« Mais si tu sais bien maman, là quand ils se battent. »
« Non je ne vois pas. Il y a des dessins animés d’action, d’aventure, tu parles de super héros peut-être ? »
« Rho, arrête, tu sais ce que je veux dire. »
« Non vraiment. Il y a différents genres d’histoire, mais tout le monde peut regarder ce qu’il a envie, filles et garçons. »
Une autre fois
« Tu sais on doit manger de tout, même si la couleur ne nous plait pas, même si ce n’est pas une couleur de fille, tu vois par exemple le chocolat c’est marron, c’est pas beau, et »
« Attends, c’est quoi une couleur de fille ? »
« Ben tu vois Pauline par exemple elle aime que le rose… »
Bref !

Alors, mes filles, je voudrais d’abord vous dire que nées avec un sexe féminin, au XXI° siècle en France, la loi vous donne les mêmes droits qu’à ceux nés avec un sexe masculin. Sachez-le, gravez-le dans votre esprit, et ne l’oubliez jamais. Ne l’oubliez pas quand on essaiera de vous faire croire le contraire. Qu’il s’agisse de vêtements, d’activités, de respect, d’ambition. Ne l’oubliez pas quand on vous mettra des bâtons dans les roues, à coups d’injonctions, de violence, de culture populaire, d’images, de récits, de phrases toutes faites. Parce que, en tant qu’éducatrice je ne dois pas être hypocrite, vous aurez toujours du boulot pour faire appliquer ce qui vous revient de droit. Et il vous faudra de l’énergie.

Ma chère D., ma chère A., pour moi être femme aujourd’hui c’est d’abord cela : être combative. Comment est-on combative ?
J’ai eu la chance de naitre avec un caractère affirmé, sans doute mon éducation a-t-il permis cet épanouissement. Je me souviens de mon premier acte militant. J’étais à l’école primaire, et j’ai fait un sitting au milieu de la cour pour demander que les garçons occupent moins d’espace avec leur foot et nous laissent jouer ailleurs que contre les murs tout autour (ma notion du droit était cependant faible, je n’imaginais quand même pas pouvoir jouer moi aussi au football). J’étais seule assise sur le bitume, les garçons se sont moqués, aucune fille ne m’a rejointe et les adultes ne sont pas intervenus. J’ai dû retourner contre le mur.
Avec les années, j’ai appris qu’à plusieurs on a plus de poids.

Être femme pour moi conduit à la nécessité de faire équipe. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin, est un proverbe africain (me dit Google). Moi je crois que c’est une sagesse féminine. Et tout pourtant vous apprendra l’inverse. Parce que notre société cherchera à vous inculquer la comparaison, la compétition, en vous donnant comme objectif premier d’être belle. Très malin. Être belle demande de l’effort. Il faut faire attention à ce qu’on mange, prendre soin de soi, en fait ne pas grossir, se maquiller, s’habiller dans certains standards, ne pas vieillir, se coiffer, se crémer, s’épiler, etc, etc, etc. Le contraire de prendre soin de soi. Cela demande du temps, concentre une partie de votre énergie, de vos compétences. Et, comme la belle-mère de Blanche-Neige, quand on a sacrifié beaucoup pour obtenir un résultat, on apprécie peu que d’autres soient plus, soient mieux, réussissent à être belles à un niveau supérieur. Mes filles, sans les autres femmes vous ne serez pas grand chose. Et franchement, mieux vaut être moche et se marrer avec les copines que belle et seule. Sans compter que ceux qui ne perdent pas de temps à dompter leur corps le gagnent à apprendre, agir, prendre des responsabilités.

Je fais ma maligne aujourd’hui, privilège de génération, j’ai vécu quelques aventures avant que vous entriez à votre tour dans le jeu. Mais tous les pièges, j’y suis tombée. J’ai jalousé, j’ai glorifié des standards, me suis perdue en cherchant à y entrer. J’ai dit (honte à moi) « Moi je préfère les garçons, j’ai très peu d’amies filles, elles sont chiantes les filles ».
Cela me permet au moins de vous expliquer simplement ce que c’est, le patriarcat : réussir à faire penser à celles et ceux qu’on veut opprimer que leur seul but dans la vie doit être de se mouler dans le modèle dominant, et pour cela de renier leurs semblables.
Bien sûr vous ferez vos propres expériences, et c’est comme tout parent que j’écris aujourd’hui, sachant que vous ne l’appliquerez pas, ne faites pas comme moi, ne perdez pas de temps, vivez tout de suite en sororité.

Heureusement vous partez avec un avantage, vous êtes deux soeurs, proches en âge et, pour le moment, proches en goût. La vie vous éloignera, vous confrontera, vos personnalités prendront chacune un chemin. Continuez à cultiver le respect et la tendresse entre vous. Il vous sera alors facile de l’étendre aux autres femmes.

Une petite voix me dit « Eh Oh, c’est valable aussi envers les hommes, envers tout être humain ». Oui. Bien sûr.
Mais voilà mon point ultime. Au moment où j’écris, posséder un corps de femme a nécessairement des conséquences sur la place qu’on vous laissera. Dans un monde construit par des hommes blancs de classes sociales dominantes, être une femme est un particularisme (il en existe d’autres, je m’exprime sur ce que je connais).
Une chose centrale est votre fonction reproductive, votre prérogative à porter la génération suivante. Que vous ayez envie de jouer ce rôle ou pas, que vous puissiez le faire ou pas, cette possibilité marquera vos relations aux autres et l’accès aux fonctions que vous briguerez.

Mes filles, cette fonction a été pour moi une chance. C’est sur ça que je veux finir. Pas pour convaincre toute femme de devenir mère, le choix est trop impliquant pour convenir à toutes les personnalités. Pas pour blâmer celles dont le corps ne peut remplir cette fonction, enfanter n’est pas qu’une question de volonté. Simplement parce que l’expérience est pour moi transformatrice et fondamentale dans mon féminisme.
Le jour où un petit être a pris vie au fond de mon ventre, la responsabilité de l’éduquer m’a obligée à me rééduquer d’abord. Je ne pouvais pas accompagner un enfant dans ses apprentissages si je n’étais pas au clair avec les valeurs à lui transmettre. Lorsque j’ai su que cet être était une fille, toutes les souffrances, les difficultés vécues de part mon sexe se sont étalées devant moi, et là il a fallu que je sois vraiment combative, pour déblayer le terrain à ma toute petite. Je n’ai pas fini, le chemin est long.
Au jour le jour ce sont vos questions, vos besoins et votre force de vie qui me bousculent et me demandent d’être à votre hauteur.
Merci.

Mes filles, finalement ne retenez de mon monologue qu’une chose.
Vous êtes un cadeau fait au monde. Prenez la place qui vous revient. Parce que vous le méritez.
Et bravez tous ceux qui diront le contraire.

Restons encore un peu ensemble

Je prends la plume encore tremblante des heures passées ensemble. Mon coeur bat vite, trop vite, il me semble que ma respiration est bien trop haletante pour qu’il ne remarque rien. Il est déjà dans la cuisine, alors que tu viens à peine de disparaitre dans la rue.

Moi je ne peux pas me défaire de la sensation de ta peau, douce, chaude, dont les sillons guidaient mes doigts d’abord timides, mais curieux, puis pressés, dévorants. J’aurais voulu me lover toute entière dans tes plis. D’ailleurs c’est ce que j’ai fait, mon ventre contre ton ventre, mon nez entre tes seins, ma bouche explorant tous tes secrets, mon désir se gonflant du tien.

Etions-nous encore deux être pensants lorsque nos yeux se sont rejoints, que nos pupilles ont explosé et nos poils se sont dressés ? Je n’existais plus alors, ou bien que sous la forme d’une onde galopante, diluée sur le lit trop étroit pour me contenir. Je crois que tu sentis la même chose. Je l’espère, car ce sentiment donne encore plus de valeur à ce que je viens de vivre.

Il me faut poser le stylo et remettre mon visage calme et patient. En serais-je capable ? Je ne veux pas manger ce soir, je déguste encore le goût de toi sur ma langue. C’est quelque chose qu’il ne peut pas me prendre.

Quand nous revoyons-nous ?

L’océan qui m’habite

Je voudrais partager l’univers qui vit en mon âme.
Je voudrais le nourrir de nos échanges et caresses et temps suspendus.
Je voudrais savoir dire. Parler sans coupure. Être fluide et claire, simple.

Mais mon ventre est un océan.

J’ai en moi requins et coraux et sardines et pieuvres.
Cohabitation mouvementée.
Les marées rythment mon cœur. 
Journées agitées.
Le soleil n’atteint pas une telle profondeur.
Clarté limitée.

Alors c’est en tanguant que je m’approche.
Toute l’eau affleure à mes yeux,
tempête débordante.
Tu voudrais des mots
je te sers des flaques.
Je devrais exprimer par ma bouche
ce que ça fait d’être là
en face de toi.
Mais ma langue capitule, ma gorge ferme les écoutilles,
et toi tu ne comprends rien.

Alors tes mains reculent. Des grilles se baissent devant ton regard. Ta bouche renonce.
Tu ne sauras jamais combien tu étais important combien comptait ce moment combien je voulais te dire. A quel point ça m’était impossible. Le remords déjà là avant que tout se joue.

Tu ne comprends rien alors après tout pourquoi pleurer sur toi.
Il me faut un marin qui n’ai pas peur de l’inconnu, qui parle aussi avec les yeux parce qu’il sait que les mots ne sont rien.
Je ne veux plus expliquer ni justifier qui je suis ce que je porte.
L’océan qui m’habite est un univers qui ne souffre pas les tièdes.

La vague te balaie, l’écume à mes yeux ne restera qu’un temps.

Savoir que tu existes

Les oiseaux ont commencé leurs activités bien avant le lever du soleil. Le frénésie grandissante dans les branches, et le volume des chants, ont annoncé les premiers rayons. A présent qu’il fait bien jour, que les estomacs ont été remplis, la douce musique a pris son rythme pour la journée.

Le coucou est le plus sonore et reconnaissable. Son cri reste imprimé dans mon esprit. A chaque fois que je l’entends je suis ramenée à cet endroit verdoyant, cette île en plein centre d’un village français de campagne. Cette maison de famille qui m’a vue grandir et où mon cœur a le pouvoir de se loger quand la vie matérielle d’aujourd’hui est décevante.

Plus personne n’habite en ces murs, ni ne vient troubler la vie animale du parc. Les arbres, les fleurs, l’herbe ont du prendre possession de tout agencement humain. Je peux voir le printemps festoyer en multitudes colorés, en naissances poilues, velues, pelées. Le doux soleil d’avril caresse le paysage, le léger vent fait encore frémir les feuilles. On pourrait sortir sans pull, se prélasser sous les rayons et se détendre sous les feuillages. Mais personne ne le fera.

Savoir qu’un tel endroit existe me donne de la joie. Il y a quelque part un abri loin du monde, où tout est beau. Il y a surtout quelque part une maison qui sait tout de moi. Mes rêves, mes regrets, mes remords, les mots lâchés comme des chiens féroces, ceux retenus et qui sont morts dans l’œuf. Il y a toutes les enfants que je fus, toutes les femmes que j’aurais rêvé être. Les projets échafaudés, seule ou avec des cousins. Nos jeux, fous, cruels, ambitieux. Les leçons de vie, les souvenirs racontés, les photos d’aïeux plus ou moins lointains. Mon île au milieu de la vie qui court, mon nid où pas grand chose n’avançait mais où je me construisais. Où plus rien ne se passe.

Les fleurs vont éclore. Les feuilles vont redessiner le paysage. L’herbe sera bien haute. On y aurait perdu bien des œufs de Pâques. Les volets rouges, clos, retiendront les fantômes au seuil de la porte. Alors ils remonteront dans les chambres, regardant par les fissures de certaines boiseries la lumière jaune poussin qui prépare à l’été. Si quelqu’un passe par hasard en ce lieu, il ne verra qu’une vieille bâtisse à l’abandon. Moi, je vois la vie qui grouille. Celle d’autrefois, celle de maintenant, celle qu’il faut construire.

Un instant, je me couche sur le pré-rond qui accueille le visiteur en haut de la côte d’accès. Ce sont les vacances, il n’y a rien à faire. Le temps ici n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est de profiter de cet après-midi d’avril qui ne reviendra que dans un an. De passer sa main, doigts écartés, dans les herbes grasses. De regarder la lente procession des nuages, et de fermer les yeux pour sentir chaque rayon du soleil sur la peau. J’ai 6 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, 23 ans, 26 ans. Je suis toujours un peu différente. Mais je me sens à chaque fois une fille d’ici.

Savoir que tu existes pour exister aussi.