Faire silence.

Il n’en peut plus.

Ses pensées ne peuvent plus donner quoi que ce soit, elles vont et viennent comme les vagues sur la plage, sans qu’il puisse les saisir.

Cette chaleur tout à coup, l’impression d’être une cocotte minute. Le bruit, les données qui se succèdent, jamais le silence, jamais le vide. Il est plein. Il va déborder.

Je me lève avec la radio. Elle me réveille puis me tient compagnie sous la douche. Quand mes mains sont libres je navigue sur mon téléphone. Dans les transports j’écoute mes podcast fétiches. Arrivé au bureau, après les discussions de machine à café ce sont les mails, toute la journée les mails, interrompus par des essais de tâches de fond. Puis le soir cela recommence dans l’autre sens, podcast, internet, série et musique pour trouver le sommeil. Desécrans-dutexte-duson-desimages-desmots-dits-rédigés-affichés-hurlés-desconcepts-desinfos-desnouvelles-deslike-desmiley-lafamille-lesinconnus
WHAAAAAAA!

Il est 7h et il éteint la radio aussitôt qu’il ouvre les yeux.
Le silence de la salle de bain est de la même chaleur douce que l’eau qui coule sur sa peau. Les muscles se détendent, il repense à cette fille croisée à Nation et ça lui donne un peu plus chaud encore. Il sourit.

Le bruit de la cafetière semble si vivant, tout comme son odeur amère qui mêlée à celle des miettes noires du fond du grille-pain annonce le commencement de la journée.

Manger avec pour accompagnement les bruits des autres appartements (l’eau qui coule dans toutes les tuyauteries, Télématin au 5°gauche, les cris des parents pressés au 5°droite, les éboueurs au pied de la fenêtre et la porte d’entrée qui claquera 43 fois) c’est être au cœur de la vie de l’immeuble.

A Nation il se croit dans un film de Woody Allen et il cherche la fille.
Mais couper ses prothèses numériques ne transforme quand même pas la vie en comédie romantique.

Avec son deuxième café, au bruit de gobelet éjecté des circuits cette fois, il écoute pour la première fois Pierre parler de son petit garçon.

– Ce gars a une famille?! Mais depuis quand?

Devant son ordinateur il prend la grande décision de ne lire ses mails qu’en arrivant puis de se plonger dans ses vraies tâches pour de bon. Il se sent compétent, concentré, grand, fort…

Je suis génial.

Comme il a du temps et l’esprit clair en arrivant chez lui, il décide de rappeler enfin son frère qui lui avait laissé un message il y a 10 jours. C’était sympa.

– C’est vrai que c’était cool.

Après avoir regardé un film, et pas seulement vu comme il faisait en checkant ses fils d’actualité divers hier encore, il décide de reprendre un abonnement au cinéma. Un pour deux personnes.

On sait jamais.

Il se couche, fatigué mais pas vidé. Il n’aurait jamais cru que faire silence le nourrirait autant.

Accoucher est toujours héroïque.

Il se trouve que mon deuxième accouchement a eu lieu sans péridurale, sortie du bébé par « voie naturelle » comme disent les pro et les mamans. J’en avais l’envie, entourée de plein de si (si CA ne dure pas trop longtemps, si LA Douleur n’est pas trop grosse, si Je le sens sur le moment…). Et cela s’est fait.

A la maternité, puis lors de mes divers RDV médicaux post-partum, tout le monde me félicitait. « Bravo c’est courageux! » « Vous avez réalisé une sacrée prouesse! ». Une sage-femme que je n’avais vue que quelques minutes en étant prise en charge aux urgences est même descendue en salle de naissance après pour me féliciter en personne d’avoir mené à bien « mon projet ». J’avais l’impression d’être une héroïne, Laure Manaudou au sortir du bassin après un record battu devant les caméras du monde entier.

Ayant vécu un premier accouchement avec péridurale, je me crois en bonne position pour donner un avis. Et puis, j’en ai envie.

En me posant calmement plusieurs semaines après ces événements, et en examinant rationnellement mon expérience personnelle de l’accouchement (environ 25 heures en cumulées, l’équivalent d’une bonne formation professionnelle), me vient cette analyse toute simple et modérée:

WHAT THE FUCK?!

Ou en langage plus profane,

c’est quoi le délire bordel?!

Alors là dans ma tête c’est la tempête Irma, toutes les idées me viennent d’un coup, englobées dans un sentiment de colère ininterrompu. Mettons-y un peu d’ordre.

1- Accoucher est toujours une expérience traumatisante pour le corps.

La douleur, aucune femme qui parle de mise au monde ne l’oublie dans son récit. Quelle ai lieu pendant les semaines de grossesse par des maux divers, et/ou pendant l’accouchement, pendant les heures de travail et/ou au moment de la délivrance, et/ou après lorsque le corps doit se remettre d’avoir sorti un être vivant de quelques grammes à quelques kilos, par « voie naturelle » ou par césarienne (à croire que la peau de l’utérus et la paroi abdominale ne sont pas naturelles… bref).

J’en ai vues, et lues, des femmes qui ayant accouché par césarienne se rappelaient longtemps ce moment par des douleurs lancinantes et une cicatrice difficile à cacher. Des femmes ayant eu une péridurale, mais devant supporter plusieurs semaines après une douleur si grande au périnée qu’elles ne pouvaient plus s’asseoir ni marcher.

Moi même j’ai eu le temps de bien sentir dans ma chaire ce qu’était le « travail », pendant les sept premières heures avant que l’on puisse me poser le fameux analgésique, mais aussi les suivantes et jusqu’au grand déchirement final. J’ai pleuré, j’ai crié, j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus, pendant mes deux accouchements tout autant.

Et je choisis ici de ne pas parler des souffrances psychologiques, pouvant aller du baby blues à la dépression sévère, choisissant leur proie au hasard et demandant beaucoup de force et de courage pour en guérir.

2- Quelques avantages de la non péridurale quand on peut accoucher par « voie basses »(autre nom pour dire par le petit trou du vagin, comme « voie naturelle »).

Pour être tout à fait transparente, en comparant mes deux expériences, et sans vouloir les élever au rang de vérité universelle, je retenterai le « sans péridurale » si j’étais assez folle pour me relancer dans une grossesse si la vie m’offrait un troisième enfant.

Pour une raison toute simple, mon corps s’est beaucoup mieux remis. Sans doute parce que j’ai pu bouger comme je voulais pendant tout le travail, et sentir les mouvements adéquates à faire avec plus d’instinct et de sensations, évitant ainsi les courbatures et douleurs musculaires post-crispation que j’avais connues suite à la péridurale.

Petit détour rapide pour casser un mythe cependant (mythe auquel tu t’intéresses si toi même tu te prépares à pondre un mini mammifère, sinon il est quand même moins connu que celui d’Hercule, par exemple). Je me suis préparée à la naissance de mes filles en faisant de l’haptonomie, sciences qui te permet de communiquer et de jouer avec ton bébé in utero. (Enfin lui il est in utero, toi tu restes gentiment de l’autre côté de la porte. Mais ça marche, pour de vrai.) J’ai fait du yoga. J’ai lu un bouquin sur la gestion de la douleur sans analgésique. J’ai écouté les méditations de Christophe André. Et le papa s’est formé aussi et s’il souhaite se reconvertir, franchement c’est le meilleur coach en accouchement que je connaisse. Les sages-femme voulaient toutes me le piquer des papillons dans les yeux (pour le boulot ou plus, je n’ai pas demandé…). Bref, j’étais « préparée » pour un accouchement physiologique, celui que tu as la chance de pouvoir choisir en toute sécurité si tu vis dans un pays avec un bon système de santé. Dans d’autres endroits les femmes prient simplement pour ne pas mourir, ni leur bébé.
Mais donc j’étais la bonne candidate pour me passer de péridurale et faire partie du mythe de la naissance douce, naturelle, beaucoup plus simple et sereine pour ton bébé.

Mwahahahaha!!!!

J’ai déjà écrit plus haut non j’ai pleuré, j’ai crié, j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus?
Je rajoute:
– j’ai mordu tout ce qui me passait sous la dent, bras de mon mec inclus
– j’ai engueulé la sage-femme (pourtant super, mais quand elle m’a dit que ma seule chance pour m’en sortir était de faire sortir le crâne et les épaules qui dépassaient de mon col, alors que moi je voulais juste qu’on arrête le schmilblik et qu’on me laisse pioncer tranquille, j’avoue que j’ai haussé le ton)
– j’ai hurlé « Sortez-moi de cette baignoire de dilatation je vais mourir dans votre truc si on me laisse une minute de plus! »
– je n’ai jamais réussi à m’accroupir vraiment ni à utiliser une quelconque position « physiologique-tu-vas-voir-accoucher-c’est-naturel-et-merveilleux-si-tu-écoutes-ton-corps »
D’ailleurs une fois que tout était fini et calme (je confirme, une fois que la tête et tout le reste sont sortis de ton vagin tu te sens beaucoup plus zen, la nature est pas si mal faite…) la sage-femme m’a dit
« Votre accouchement m’en a rappelé un autre fait il y a quelques jours dans un dispensaire au fin fond d’un pays d’Afrique où je vais en tant que bénévole. Cette femme aussi avait complètement perdu pied. »
!

Donc si je peux conseiller à quiconque de choisir cette option, c’est surtout pour les avantages APRES. Dès l’enfant posé sur moi, j’étais d’aplomb et prête à vivre mon bonheur de mère. Pas de vapes, pas de tuyaux dans le dos qui me gênaient. Avec la médicalisation accentuée de la péridurale, j’avais l’impression d’être une malade et cela créait en moi sentiment de faiblesse et d’infériorité par rapport au corps médical. Sans cela, je me suis crue plus maitresse de la situation, et tout simplement jeune accouchée qui se dit « ça c’est fait, aller la suite, Hop on y va! ». C’est très psychologique et personnel, difficilement exprimable et si tu ne comprends pas ce que je veux dire ce n’est pas grave, je passe à la partie 3.

3- Comment accoucher est-il devenu un défi à relever et un élément de comparaison entre mères?

Dans mon cercle rapproché, et par les choix de professionnels de santé que j’ai fait, l’accouchement par voie basse et sans péridurale est clairement le Graal. Il est prôné pour des vertus médicales (travail plus rapide, moins de déchirures et d’épisiotomie) mais aussi (et surtout?) pour des combats idéologiques (les femmes reprennent le contrôle de leur accouchement, le bébé n’est pas abandonné tout seul à la douleur quand la mère se prélasse tranquille avec son anesthésie (LOL tu l’as compris.) ). Loin de moi l’idée de juger les choix de quiconque à ce sujet, chaque couple est libre, et je suis bien placée pour savoir que cet événement est tellement énorme dans une vie qu’on a le droit de le préparer de la manière que l’on juge la plus appropriée.

Moi-même j’ai voulu tenter l’aventure de la non péridurale, et les circonstances m’ont permis de la vivre dans les meilleures conditions possibles en France en 2018.

Mais vraiment, vraiment, vraiment, en quoi suis-je plus méritante que celle de la salle d’à côté qui avait une anesthésie, ou celle de la salle d’opération qui subissait une césarienne?

Surtout pourquoi lorsque j’ai accouché avec péridurale personne ne m’a félicité comme on l’a fait alors? Pourquoi ne m’a-t-on pas dit « Bravo madame vous avez vécu plus de 16 heures d’accouchement, vous allez devoir vous remettre d’une cicatrice à l’endroit le plus intime et le plus sollicité de votre corps, de 9 mois de grossesse et tout ça sans vous reposer sur vos lauriers car il y a ce bébé qui a besoin de vous en forme. » ?

Quand est-ce que accoucher naturellement est devenu un fantasme porté par tant, une image d’Epinal de la femme naturelle, sorte d’Eve béate dans son jardin d’éden malgré les marmots qui lui déchirent les entrailles? Savent-ils qu’un demi million de femmes meurent chaque année de leur accouchement, principalement dans les endroits du monde où les naissances ont lieu de façon naturelle?

Si je me tourne vers mon propre cas, le seul sans doute sur lequel je sois légitime pour parler, je crois qu’il me fallait me prouver quelque chose. Je sais bien que je suis une petite femme bien à l’abri dans mon monde occidental, à la vie facile. Et je tenais là, encouragée par des sage-femmes militantes, une occasion d’être autre chose. D’être une sorte d’Amazone immortelle, une femme forte qui défie les épreuves de la vie, et sans se plaindre s’il vous plait. Reste de ce rêve sans doute, lorsque j’ai été recousue, sans analgésique donc, avec un fil qui ressemblait au contact à celui qu’on utilise pour ficeler un rôti, j’ai souri en me prenant pour Rambo.

Non mais franchement?!

Donner la vie est quelque chose de magique si on l’a voulu et qu’on y arrive.
C’est une épreuve, toujours et quelle que soit la forme. Alors que tu aies eu ton enfant en accouchant par césarienne ou par voie basse, avec ou sans péridurale, bravo tu es une héroïne.
Et ne l’oublies jamais car ce n’est que le début d’une aventure bien plus grande, bien plus difficile et qui demande bien plus de courage encore, celle d’élever un autre être humain.

Attendre du printemps.

Attendre le soleil d’abord surtout oh oui le soleil.
La lumière qui se réveillerait avant nous, préparant notre lever en parant la rue de gaieté. Elle dirait dans le salon « Bonjour! », dans la cuisine « Bon matin! » , dans la salle de bain « La journée sera belle, profites-en. »

Attendre le chant des oiseaux dans les arbres rhabillés. L’herbe verte partout où elle peut pousser. Les fleurs toutes petites qui percent l’asphalte et le pied des arbres.

Attendre les jours les plus longs, les soirées qui n’en finissent pas, et les plats de fruits sucrés à manger dehors. Le temps doux qui nous déshabille, les chemisettes fines parfois soulevées par une brise légère, les jambes trop blanches dévoilées avec gourmandise.

Faire des balades à n’en plus pouvoir, marcher au bord de l’eau douce, salée, calme, tumultueuse, dans les sous-bois un peu frais, dans les parcs trop remplis, dans les champs vides. Faire des haltes, souvent, aux terrasses des cafés, au bord des fontaines publiques, sur les parvis des gares, profitez du bus en retard pour rester un peu plus là, dehors.

Faire des fêtes pour rien et de rien. Boire un coup, manger un gâteau, grignoter des tapas, sortir le barbecue. Et inviter des amis, des voisins, mettre une nappe comme on ne le fait jamais et des bougies dessus, des fleurs dans les vases, une bonne bouteille et du saucisson.

Croquer les tomates rouges, ranger les légumes racines qu’on ne peut plus voir.
Faire son lit de draps légers, ranger les couvertures polaires.
Eteindre la télé et faire l’amour sur le canapé.

Vivre et ne plus penser. Ne plus attendre.
Vivre ce jour de printemps ensoleillé ou pluvieux, en tenue légère ou encore en manteau.

Vivre cette ville où le vert est trop absent, et lever le nez pour constater que le ciel est bien là quand même. Vivre le quotidien qui ne ressemble pas encore aux vacances, et ouvrir ses yeux pour voir qu’il est beau pareil. Vivre ce que l’on choisit et ce que l’on ne choisit pas. Mais choisir plus.

Faire son printemps.

Pourquoi j’écris.

Qu’est-ce qui fait qu’on a besoin de prendre un stylo et de sortir des mots?

Je vais devant vous glisser sur mon écran comme on surfe, et prendre ce qui vient pour tenter de répondre.

D’abord c’est ça écrire, c’est laisser sortir les flots de ma pensée par mes doigts. En passant par l’outil d’écriture, elle prend forme et devient quelque chose de beau. De beau forcément oui car aimée, polie, créée par volonté.

L’écrit est alors autre chose que ce qui flottait dans mon esprit. Le contenu s’est affiné, transformé. Et les rebus sont étrangement réintégrés au matériau de départ et pourront fournir d’autres récits. Car quand on écrit on se rend compte que rien n’est figé ni sûr, tout est possible.

Ce que produit mon esprit chaque minute va, vient, vit et telle l’eau de l’océan prend 1000 formes pour 1000 voyages.

Ensuite je regarde ce qui est produit, l’examine en toutes coutures, puis sort couteau et lame pour terminer en détails l’Œuvre. Lorsque je suis plus satisfaite que sceptique, je dis: « c’est fini! ».

Mais quel plaisir cela apporte-t-il?

En fait je ne sais pas. J’écris comme je marche dans la rue, parce qu’il le faut, parce que c’est ma vie, parce que je suis bien quand je le fais et après aussi. Je sens que cela me nourrit, que c’est mon carburant et mon bonheur, une des activités qui fait que j’aime vivre.

Quand j’écris pour moi seule, je médite, j’examine, j’essaie de me comprendre. Et je prends de la hauteur. Ainsi ce que je vis m’apprends et je me vois bouger, changer, peut-être devenir une meilleure version de moi-même.

Quand j’écris des phrases courtes sur un réseau social, je veux souvent divertir et alors je joue avec la réalité. Les traits sont amplifiés, les faits remodelés, j’invente une petite histoire en quelques signes. Je produis une sorte de strip dessiné de lettres. Alors je me fais rire, ou hurler, tout en sentiments forts, d’abord pour moi et si cela marche sur d’autres aussi, tant mieux.

Maintenant que j’écris ici, qu’est-ce que je cherche?
Je continue à marcher, simplement. Mais je prends un sentier que je ne connais pas encore, un peu différent de ceux que j’arpente d’habitude.
Je cherche le plaisir de découvrir de nouveaux paysages, la griserie d’un effort plus dense qu’au quotidien, un défi aussi lancé à moi-même.
Alors écrire devient une activité plus choisie, plus guidée, « Et qu’ça m’plaise! ».

 

Se débattre.

Elle se voudrait forte et ancrée dans le sol. Mais elle n’est que fétu de paille ballotté par le mauvais vent.

Un embryon recroquevillé au fond d’un utérus, voilà la place qu’elle voudrait reprendre. Mais elle ne le peut, ni pour de vrai bien sûr ni symboliquement. Ce serait s’avouer vaincue. Non, avouer aux autres plutôt qu’elle est faible. Et ce n’est pas l’orgueil qui la retient. Elle sent que cet aveu finirait de la mettre à terre. Un dernier coup de massue qui la ramènerait définitivement à l’état de boule trainant au sol, dans un coin oubliée.

Alors je me débats au quotidien pour incarner celle que je dois être et m’arracher à ma vraie nature qui m’appelle sans cesse. Je ne sais pas s’il serait plus doux de tout lâcher mais je sais que si j’abandonnais une fois je ne pourrais pas revenir en arrière.

Le vent est particulièrement fort ce soir.

Elle lutte.

Demain l’accalmie lui donnera un nouveau souffle.

– Comment font les autres? Eux aussi cachent-ils au fond d’eux une lâcheté enfantine?

Si chacun refusait de jouer le rôle que les ans et l’âge lui ont assigné, que serait le monde? Jamais elle ne le saura.

Prendre soin.

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Toute la lumière, le plus de lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent de chez eux pour vaquer à leurs tâches sociales, aller au travail, aller à l’école, aller à un cours de sport, rendre visite à un ami.

Mon programme ces semaines se résume à me rendre visite.

 

Pour donner le contexte, mon objectif est d’abord de prendre soin d’un bébé, mon bébé, celui que j’ai porté en moi et que je porte maintenant tout court. Pour ce faire on m’offre des semaines à rester chez moi. Mais maintenant que je connais bien la chose je dis « on me paie à garder mon bébé ». Oui c’est un travail.

Mais un travail solitaire, pour moi qui aime l’émulation des autres.

Un travail à la maison, pour moi qui aime la rue, le mouvement, le changement.

Un travail isolant, car me sortant pour un temps du système social de mon pays, celui où on travaille pour ne pas être un poids pour lui et pour répondre à la question des gens « Tu fais quoi dans la vie ? ».

Dans la vie pour ma part j’aime faire 1000 choses, dont câliner ce bout d’humain et le laisser m’explorer le fond de l’âme de ses yeux plantés dans les miens. Ça ne fait pas une conversation. Et ça ne cotise pas pour ma retraite.

Ce travail n’a pas d’heures, ni de début ni de fin ni de temps. Il est infini, comme la vie, comme l’amour.

Et comme le danger que je cours.

 

Ce danger c’est celui de la mort lente et programmé de ma joie de vivre.

A cause de ce que j’aime et que je mets de côté pour un temps.

Pour le rôle que je me dois de jouer mais que je honnis, celui de la mère au foyer qui lave, essuie, cuit, achète, range et attend. Attend le soir pour le diner avec un adulte, attend le week-end pour des sorties à plusieurs, attend que chacun ait été contenté pour demander sa part. Une part de temps à soi, loin des machines à laver, lave-vaisselle, éponges, tas de linge et couches.

 

Le conseil que l’On donne à une femme dans mon cas est de dormir. « Dors quand le bébé dort » me disent mes amies. Moi aussi je disais ça, avant d’avoir des enfants. « Fais la sieste » me dit le père. Il a besoin que je sois en forme pour le biberon de 3h. « Reposez-vous » me dit le médecin. Elle a épuisé son quota de vitamines à prescrire. Ils ont peur, ils sentent le danger, la pente que j’emprunte et qui m’éloigne de moi. La fatigue pensent-ils.

Je ne veux pas du temps inconscient dans mon lit, je veux vivre.

Vivre bordel!

Comme vous amies, père, médecin et consœurs.

Mais je prends de votre attention à ma santé psychique la moelle, et mon moral se porte bien oui si je prends soin de moi.

 

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Le plus de lumière, toute la lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent. Je me joins à eux. Moi aussi je me lance dans la journée et le monde.

J’allume la radio, hume un café, te sers un biberon. Nous nous regardons.

– Bonjour. Tu as bien dormi ? Moi j’ai rêvé que tu faisais tes nuits, de vraies nuits tu vois, allez de 22h à 8h, fini le biberon emmitouflées dans la pénombre la bave au coin de la bouche et le sommeil en écran. C’était un beau rêve.

– …

– Allez c’est pas grave, viens dans mon cou que l’on se respire.

– Arheu hmmmm Rrrrrr.

– Je t’aime.

 

J’ouvre Internet et je lis ce qui me fait plaisir, je regarde les vidéos de gens qui ont plus de temps que moi pour parler de ce que j’aime.

J’envoie des messages à mes proches de la vraie vie.

Je me tiens au courant de ce qui se vit ailleurs, du Monde.

Je me sens en lien, je me sens bien.

 

Tu t’es endormie sur mon sein, la table salie et la vaisselle pleine de confiture attendront. Nous allons dans le canapé, toutes deux en pyjama, toi pour ronfler bienheureuse moi pour bouquiner fort contente.

Ce que je lis grâce à toi qui ne dort longtemps que dans mes bras ! Pour ton bien j’enchaine les heures indolentes, passant de la campagne anglaise du début XX° siècle, à la vie insoupçonnée de mon intestin, à la poésie féministe et au récit Fantasy.

Je ne suis plus contrainte à l’immobilisme, je vis une de mes passions avec un temps nouveau.

 

Tu déjeunes, je crée mes plats à venir en te regardant téter.

Tu acceptes une sieste dans ton couffin, je m’acquitte de mes tâches domestiques en pensant au temps dégagé ce soir et ce week-end, quand ton père sera là et que nous déborderons de projets ensemble.

Tu rêves loin de moi, j’écris, je perds mon regard dans le lointain, je dors un peu et je me rappelle pourquoi je t’ai voulue, pourquoi j’aime être ta mère et combien les jours qui passent filent et ne reviendront plus. Alors je décide d’en profiter. Je choisis d’être là avec toi tout ce temps, et l’après-midi redémarre.

 

J’embrasse le coin chaud derrière ton oreille. Je compte tes orteils et t’apprends à tirer la langue. Tu me regardes fort. Si fort.

 

Je liste les spectacles que je veux voir, les restaurants que je veux tester, les prochaines vacances.

Je cuisine mes créations, je range enfin l’entrée, je taille le jardin.

Tu chouines, je te parle.

 

Quand la nuit arrive, que je te fais un dernier câlin avant que nos corps et nos esprits se séparent, je ne râle plus.

Parfois les pensées nocives reviennent. « Si je vois encore cette même vue depuis le fenêtre je saute. » « Cette journée n’a servi à rien. » « Je ne sers à rien ». « Je suis si seule. » « Qui prend soin de moi ? »

 

Je prends soin de moi.

Aimer être mère.

Un jour j’ai souhaité avoir un enfant.

Mais que savais-je du fait d’être mère ? Comment imaginer de quoi il retournait, et du plaisir ou pas que cela m’apporterait ?

 

Cela fait 2 ans que ma fille est née.

2 ans que j’apprends et que je deviens.

Et voilà le jour où je sens qu’il est légitime de penser et d’écrire : j’aime être mère.

 

C’est une tempête émotionnelle et intellectuelle qui me bouscule, me fait voyager, me transporte. Une aventure. Et je suis fière d’être cette aventurière. Courageuse, responsable, inventive et toujours en mouvement. Lara Croft c’est moi.

 

D’abord pour l’adrénaline. J’adore cet être comme jamais je n’ai aimé. J’admire tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle apprend, comment elle se positionne dans le monde. Je respire son odeur comme on prend un rail. Je voudrais la manger, ne faire qu’un avec elle. Et quand j’imagine le mal qui pourrait lui arriver la colère monte en moi parfois jusqu’aux larmes et je sais que je pourrais tuer pour elle. Puis il y a un caillou dans les rouages, elle m’agace, je suis fatiguée, et alors je voudrais qu’elle s’en aille, qu’on me laisse seule, je pourrais jeter son petit verre en plastique contre le mur, je déteste devoir être là à m’occuper d’un enfant, je voudrais être insouciante à la terrasse d’un café à ne penser qu’à moi.

L’amour et la haine dans leur forme la plus désincarnée, car me débordant dans le flux des heures de sommeil suffisantes ou non, du ciel gris ou bleu, d’une entente complice ou d’une incompréhension impasse.

Mais l’attachement viscéral d’un mammifère primaire pour un autre.

 

J’aime, pour rien. Et je vibre, pour tout.

 

Ensuite pour les qualités que je dois déployer m’obligeant à me dépasser toujours. Je me découvre capable. Capable de patience, de savoir-faire basiques (faire à manger, consoler, laver, tenir des horaires décents, éduquer), d’abnégation pour le bien d’autrui.

Et pourtant je ne sais rien. Mon instinct sait. Ma fille sait. Et j’apprends. Je suis. J’expérimente. Je m’améliore. Je suis fière de moi.

 

Je me rencontre. Je me deviens. En étant aimée comme ça, sans attente, gratuitement. Oui je suis quelqu’un d’aimable.

 

Enfin je me sens héroïne car je fais tomber les masques, je rejette les attentes vaines des autres ou de moi-même. Je ne peux qu’être moi, nue, sans enveloppes factices, sans fards mal choisis. Je suis libre.

Comment jouer un rôle 24h/24, face au plus perspicace des spectateurs, cet enfant qui sent tout ? Pour ne pas craquer il faut lâcher, vivre juste.

 

Mais alors je dois entrer en moi, me regarder sincèrement, m’accepter et y aller.

Et c’est ainsi je le sais que je donnerai le meilleur exemple à cette future femme, que j’atteindrai mon unique objectif d’éducatrice: en faire un être humain digne et heureux.

 

Je suis mère.