La table à langer

Il n’y a plus de table à langer dans la salle de bain.
Ce vide m’emplit de pensées.
Elles tapissent mon estomac et la nausée me prend.
La même que celle dans laquelle nous commencions nos journées
quand nos coeurs battaient à l’unisson.

La salle de bain est plus grande.
J’ai jeté tous les petits tubes de crème que nous n’utiliserons plus. Je pensais me sentir débarrassée.
Mais j’étouffe.
Vos yeux plus jamais ne sonderont le fond de mon âme avec la même impudeur.
Ils me faisaient si peur.
Et maintenant que je suis plus forte, que je pourrais les accueillir, c’est vous qui détournez la tête et montez le mur, pierre à pierre, qui délimitera bientôt nos territoires distincts.

Il n’y aura plus de table à langer pour vous.
Oublierez-vous aussi nos mains qui se cherchaient, vos premiers rires quand votre ventre s’offrait à ma gloutonnerie, nos nuits d’insomnie quand j’étais tout, que vous étiez tout ?
Nous comprenions-nous mieux alors ? Non. Bien sûr non. Et puis j’ai grandi et su que jamais tout à fait nous ne nous comprendrions. Et j’ai rangé ma vanité dans la boite de vos premières chaussures.

J’ai lavé la salle de bain. Mes flacons se sont retirés pour offrir un nouveau rangement à vos pyjamas et petits trésors. Les deux paniers noirs de mes affaires sont maintenant dans le placard à porte, cachés des regards. Je n’ai pas pu tout à fait reprendre le dessus dans la pièce, vos traces sont toujours plus voyantes. Je m’efface.

J’ai fait couler l’eau et tout emplit de buée.
Avec elle, j’ai écrit tout ce que j’ai râté
et qui ne reviendra plus.

Savoir que tu existes

Les oiseaux ont commencé leurs activités bien avant le lever du soleil. La frénésie grandissante dans les branches, et le volume des chants, ont annoncé les premiers rayons. À présent qu’il fait bien jour, que les estomacs ont été remplis, la douce musique a trouvé son rythme pour la journée.

Le coucou est le plus sonore et reconnaissable. Son cri reste imprimé dans mon esprit. À chaque fois que je l’entends, je suis ramenée à cet endroit verdoyant, cette île en plein centre d’un village français de campagne. Cette maison de famille qui m’a vue grandir et où mon cœur a le pouvoir de se loger, quand la vie matérielle d’aujourd’hui est décevante.

Plus personne n’habite en ces murs, ni ne vient troubler la vie animale du parc. Les arbres, les fleurs, l’herbe ont dû prendre possession de tout agencement humain. Je peux voir le printemps festoyer en multitudes colorées, en naissances poilues, velues, pelées. Le doux soleil d’avril caresse le paysage, le léger vent fait encore frémir les feuilles. On pourrait sortir sans pull, se prélasser sous les rayons et se détendre sous les feuillages. Mais personne ne le fera.

Savoir qu’un tel endroit existe me donne de la joie. Il y a quelque part un abri loin du monde, où tout est beau. Il y a surtout quelque part une maison qui sait tout de moi. Mes rêves, mes regrets, mes remords, les mots lâchés comme des chiens féroces, ceux retenus et qui sont morts dans l’œuf. Il y a toutes les enfants que je fus, toutes les femmes que j’aurais rêvé être. Les projets échafaudés, seule ou avec des cousins. Nos jeux, fous, cruels, ambitieux. Les leçons de vie, les souvenirs racontés, les photos d’aïeux plus ou moins lointains. Mon île au milieu de la vie qui court, mon nid où pas grand-chose n’avançait mais où je me construisais. Où plus rien ne se passe.

Les fleurs vont éclore. Les feuilles vont redessiner le paysage. L’herbe sera bien haute. On y aurait perdu bien des œufs de Pâques. Les volets rouges, clos, retiendront les fantômes au seuil de la porte. Alors ils remonteront dans les chambres, observant par les fissures des boiseries la lumière jaune poussin qui prépare à l’été. Si quelqu’un passe par hasard en ce lieu, il ne verra qu’une vieille bâtisse à l’abandon. Moi, je vois la vie qui grouille. Celle d’autrefois, celle de maintenant, celle qu’il faut construire.

Un instant, je me couche sur le pré-rond qui accueille le visiteur en haut de la côte d’accès. Ce sont les vacances, il n’y a rien à faire. Le temps ici n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est de profiter de cet après-midi d’avril qui ne reviendra que dans un an. De passer sa main, doigts écartés, dans les herbes grasses. De regarder la lente procession des nuages, et de fermer les yeux pour sentir chaque rayon du soleil sur la peau. J’ai 6 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, 23 ans, 26 ans. Je suis toujours un peu différente. Mais je me sens à chaque fois une fille d’ici.

Savoir que tu existes pour exister aussi.

 

 

Une promesse

L’eau sur ton corps a bien du mal à effacer l’envie de te recoucher.
Ta peau est encore inerte, et tes muscles te font l’effet de petits loirs endormis blottis les uns contre les autres. Ton esprit essaie tant bien que mal de réveiller tout le monde.

Le petit déjeuner te parait bien long, étourdie par le flot de paroles sortant de ta radio et des membres de ta famille tout autour de toi. Ca piaille, avale, se plaint, renverse du lait, exige une tartine, chante, pleure, rit, attend une réponse mais tu n’as pas écouté la question.

Tout à coup le temps semble s’être recroquevillé, pouf!, t’abandonnant lâchement au moment le plus critique. Vite essuyer une bouche, vite la queue aux toilettes, vite les chaussures, vite remonter chercher cette veste, vite consoler celui qu’on a trop houspillé, vite ne pas s’oublier soi-même quelque part entre la cuisine et le seuil de la porte.

– Tout le monde dehors, poussez-vous je n’arrive pas à fermer la porte, là encore un peu descend la marche, merci, allez c’est bon.

Clac!

Il te faut quelques minutes, après avoir rassemblé ta troupe et commencé la marche.
Mais quand tu t’en aperçois, tout se remet en place en toi. Et le sourire retrouve ton visage. Il fait jour ce matin. Il fait jour à cette heure-ci.

– Enfin!

Et alors tu chantes à ton tour.

 

Pourquoi je ne peux plus m’épiler.

Les filles sont à la sieste. Ce n’était pas prévu à cette heure-là, ce dimanche matin, d’habitude il y en a au moins une qui reste debout et a besoin de mon attention jusqu’au début d’après-midi. Mais leur fatigue me fait un cadeau, je suis seule dans le salon pour un certain temps.

Quel temps?

Ca je ne dois pas chercher à l’évaluer, un réveil peut avoir lieu n’importe quand, il suffit que je prenne goût à ce silence et cette liberté pour qu’ils soient stoppés. J’ai sauté sous la douche pour profiter de l’eau chaude sans petits yeux inquisiteurs de l’autre côte de la paroi transparente. J’ai pensé à la machine que je pourrais lancer, à l’étendoir que je pourrais libérer, à l’avance que je pourrais prendre sur la préparation du déjeuner, à mes jambes que je pourrais clarifier et adoucir, épilateur dans une main crème hydratante dans l’autre. Et puis c’est moi qui me suis réveillée, grâce à cette eau chaude et ce temps sans coupure, laissant mon esprit prendre le large pour mieux me retrouver.

Quand elles se lèveront, que je devrais à nouveau tout leur donner, ou du moins faire un trait sur une possibilité de concentration et de rêverie, comment me sentirai-je en pensant aux minutes, à l’heure peut-être, offertes et utilisées pour des tâches domestiques? Je serai frustrée, je penserai « encore un dimanche sans possibilité de créer, de faire des choses pour moi ». Alors je serai en colère, ma capacité de patience et d’empathie seront au plus bas, ma mauvaise foie leur en voudra, cherchera peut-être à le leur faire payer. Je guetterai avec impatience la prochaine sieste et les opportunités données.

En effet, m’épiler n’est pas une activité qui fait grandir mon être, qui me permet de découvrir le monde, d’y chercher une place. Quand je pense aux choses accomplies jusqu’à maintenant, les heures passées à retirer mes poils et la qualité du rendu ne sont jamais mentionnées dans mes listes de satisfaction. Et, je l’avoue, je n’ai jamais noté dans de quelconque bonnes résolutions ou plan sur la comète « m’épiler plus souvent ».

Quand je suis avec d’autres, ça ne me donne pas un sujet de discussion. Même mon homme s’en carre bien de savoir que ça m’a pris 30 minutes, que ça fait moins mal avec les années, que quand j’ai étalé la crème j’ai découvert des récalcitrants qui avaient échappé à la pince électrique, et que j’étais contrariée mais pas assez pour refaire un passage. D’ailleurs quand on s’est rencontré lui et moi, et que j’ai voulu le séduire, jamais il ne me serait venu à l’esprit d’engager une telle conversation. Il ne m’a pas épousée pour ça, fou non?! Et depuis le temps je peux dire que ce ne sont jamais les poils qui nous ont empêché de faire l’amour avec passion.

Tiens d’ailleurs, qu’est ce qui nous a freiné alors? La fatigue, oui comme beaucoup. Et cette fatigue, ce n’est pas celle de la marche au grand air, de l’effort physique galvanisant. Ce n’est pas la fatigue du projet mené à bien, du défi relevé. C’est la fatigue du quotidien, des tâches ménagères répétées, des nuits écourtées par des réveils imposés, des soucis de boulot, de famille. Surtout je crois, la fatigue des rêves mis de côté, des ambitions rangées sous l’oreiller, de voir qu’on n’a pas suivi la voie que l’on imaginait, jeunes et fringants, avant. A la fatigue s’ajoute alors l’amertume et le manque.

Or faire l’amour c’est donner son temps et son être à l’autre. Choses les plus précieuses, offertes à la naissance et reprises on ne sait quand. Pour pouvoir l’accorder, à moins d’être un saint que le don transcende, il faut en avoir. Je ne peux donner ce qui me manque. Quand mon compteur de temps avec moi même est vide, c’est un effort immense et douloureux que de le partager avec quiconque.

Ce soir mon chéri c’est une femme poilue qui partagera ton lit. A votre réveil mes filles c’est une maman en jachère et une maison en désordre que vous trouverez. Mais je vous offre mon âme maintenant que j’ai pu la déterrer. Elle était cachée sous tout ce qu’il y a à faire. Je l’ai retrouvée en m’attelant à l’essentiel, réfléchir et créer.

Alors m’épiler? Franchement?