Attendre du printemps.

Attendre le soleil d’abord surtout oh oui le soleil.
La lumière qui se réveillerait avant nous, préparant notre lever en parant la rue de gaieté. Elle dirait dans le salon « Bonjour! », dans la cuisine « Bon matin! » , dans la salle de bain « La journée sera belle, profites-en. »

Attendre le chant des oiseaux dans les arbres rhabillés. L’herbe verte partout où elle peut pousser. Les fleurs toutes petites qui percent l’asphalte et le pied des arbres.

Attendre les jours les plus longs, les soirées qui n’en finissent pas, et les plats de fruits sucrés à manger dehors. Le temps doux qui nous déshabille, les chemisettes fines parfois soulevées par une brise légère, les jambes trop blanches dévoilées avec gourmandise.

Faire des balades à n’en plus pouvoir, marcher au bord de l’eau douce, salée, calme, tumultueuse, dans les sous-bois un peu frais, dans les parcs trop remplis, dans les champs vides. Faire des haltes, souvent, aux terrasses des cafés, au bord des fontaines publiques, sur les parvis des gares, profitez du bus en retard pour rester un peu plus là, dehors.

Faire des fêtes pour rien et de rien. Boire un coup, manger un gâteau, grignoter des tapas, sortir le barbecue. Et inviter des amis, des voisins, mettre une nappe comme on ne le fait jamais et des bougies dessus, des fleurs dans les vases, une bonne bouteille et du saucisson.

Croquer les tomates rouges, ranger les légumes racines qu’on ne peut plus voir.
Faire son lit de draps légers, ranger les couvertures polaires.
Eteindre la télé et faire l’amour sur le canapé.

Vivre et ne plus penser. Ne plus attendre.
Vivre ce jour de printemps ensoleillé ou pluvieux, en tenue légère ou encore en manteau.

Vivre cette ville où le vert est trop absent, et lever le nez pour constater que le ciel est bien là quand même. Vivre le quotidien qui ne ressemble pas encore aux vacances, et ouvrir ses yeux pour voir qu’il est beau pareil. Vivre ce que l’on choisit et ce que l’on ne choisit pas. Mais choisir plus.

Faire son printemps.

Pourquoi j’écris.

Qu’est-ce qui fait qu’on a besoin de prendre un stylo et de sortir des mots?

Je vais devant vous glisser sur mon écran comme on surfe, et prendre ce qui vient pour tenter de répondre.

D’abord c’est ça écrire, c’est laisser sortir les flots de ma pensée par mes doigts. En passant par l’outil d’écriture, elle prend forme et devient quelque chose de beau. De beau forcément oui car aimée, polie, créée par volonté.

L’écrit est alors autre chose que ce qui flottait dans mon esprit. Le contenu s’est affiné, transformé. Et les rebus sont étrangement réintégrés au matériau de départ et pourront fournir d’autres récits. Car quand on écrit on se rend compte que rien n’est figé ni sûr, tout est possible.

Ce que produit mon esprit chaque minute va, vient, vit et telle l’eau de l’océan prend 1000 formes pour 1000 voyages.

Ensuite je regarde ce qui est produit, l’examine en toutes coutures, puis sort couteau et lame pour terminer en détails l’Œuvre. Lorsque je suis plus satisfaite que sceptique, je dis: « c’est fini! ».

Mais quel plaisir cela apporte-t-il?

En fait je ne sais pas. J’écris comme je marche dans la rue, parce qu’il le faut, parce que c’est ma vie, parce que je suis bien quand je le fais et après aussi. Je sens que cela me nourrit, que c’est mon carburant et mon bonheur, une des activités qui fait que j’aime vivre.

Quand j’écris pour moi seule, je médite, j’examine, j’essaie de me comprendre. Et je prends de la hauteur. Ainsi ce que je vis m’apprends et je me vois bouger, changer, peut-être devenir une meilleure version de moi-même.

Quand j’écris des phrases courtes sur un réseau social, je veux souvent divertir et alors je joue avec la réalité. Les traits sont amplifiés, les faits remodelés, j’invente une petite histoire en quelques signes. Je produis une sorte de strip dessiné de lettres. Alors je me fais rire, ou hurler, tout en sentiments forts, d’abord pour moi et si cela marche sur d’autres aussi, tant mieux.

Maintenant que j’écris ici, qu’est-ce que je cherche?
Je continue à marcher, simplement. Mais je prends un sentier que je ne connais pas encore, un peu différent de ceux que j’arpente d’habitude.
Je cherche le plaisir de découvrir de nouveaux paysages, la griserie d’un effort plus dense qu’au quotidien, un défi aussi lancé à moi-même.
Alors écrire devient une activité plus choisie, plus guidée, « Et qu’ça m’plaise! ».

 

Prendre soin.

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Toute la lumière, le plus de lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent de chez eux pour vaquer à leurs tâches sociales, aller au travail, aller à l’école, aller à un cours de sport, rendre visite à un ami.

Mon programme ces semaines se résume à me rendre visite.

Pour donner le contexte, mon objectif est d’abord de prendre soin d’un bébé, mon bébé, celui que j’ai porté en moi et que je porte maintenant tout court. Pour ce faire on m’offre des semaines à rester chez moi. Mais maintenant que je connais bien la chose je dis « on me paie à garder mon bébé ». Oui c’est un travail.

Mais un travail solitaire, pour moi qui aime l’émulation des autres.

Un travail à la maison, pour moi qui aime la rue, le mouvement, le changement.

Un travail isolant, car me sortant pour un temps du système social de mon pays, celui où on travaille pour ne pas être un poids pour lui et pour répondre à la question des gens « Tu fais quoi dans la vie ? ».

Dans la vie pour ma part j’aime faire 1000 choses, dont câliner ce bout d’humain et le laisser m’explorer le fond de l’âme de ses yeux plantés dans les miens. Ça ne fait pas une conversation. Et ça ne cotise pas pour ma retraite.

Ce travail n’a pas d’heures, ni de début ni de fin ni de temps. Il est infini, comme la vie, comme l’amour.

Et comme le danger que je cours.

Ce danger c’est celui de la mort lente et programmée de ma joie de vivre.

À cause de ce que j’aime et que je mets de côté pour un temps.

Pour le rôle que je me dois de jouer mais que je honnis, celui de la mère au foyer qui lave, essuie, cuit, achète, range et attend. Attend le soir pour le diner avec un adulte, attend le week-end pour des sorties à plusieurs, attend que chacun ait été contenté pour demander sa part. Une part de temps à soi, loin des machines à laver, lave-vaisselle, éponges, tas de linge et couches.

Le conseil que l’On donne à une femme dans mon cas est de dormir. « Dors quand le bébé dort » me disent mes amies. Moi aussi je disais ça, avant d’avoir des enfants. « Fais la sieste » me dit le père. Il a besoin que je sois en forme pour le biberon de 3h. « Reposez-vous » me dit le médecin. Elle a épuisé son quota de vitamines à prescrire. Ils ont peur, ils sentent le danger, la pente que j’emprunte et qui m’éloigne de moi. La fatigue pensent-ils.

Je ne veux pas du temps inconscient dans mon lit, je veux vivre.

Vivre bordel!

Comme vous amies, pères, médecins et consœurs.

Mais je prends de votre attention à ma santé psychique la moelle, et mon moral se porte bien oui si je prends soin de moi.

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Le plus de lumière, toute la lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent. Je me joins à eux. Moi aussi je me lance dans la journée et le monde.

J’allume la radio, hume un café, te sers un biberon. Nous nous regardons.

– Bonjour. Tu as bien dormi ? Moi j’ai rêvé que tu faisais tes nuits, de vraies nuits tu vois, allez de 22h à 8h, fini le biberon emmitouflées dans la pénombre la bave au coin de la bouche et le sommeil en écran. C’était un beau rêve.

– …

– Allez c’est pas grave, viens dans mon cou que l’on se respire.

– Arheu hmmmm Rrrrrr.

– Je t’aime.

J’ouvre Internet et je lis ce qui me fait plaisir, je regarde les vidéos de gens qui ont plus de temps que moi pour parler de ce que j’aime.

J’envoie des messages à mes proches de la vraie vie.

Je me tiens au courant de ce qui se vit ailleurs, du Monde.

Je me sens en lien, je me sens bien.

Tu t’es endormie sur mon sein, la table salie et la vaisselle pleine de confiture attendront. Nous allons dans le canapé, toutes deux en pyjama, toi pour ronfler bienheureuse moi pour bouquiner fort contente.

Ce que je lis grâce à toi qui ne dors longtemps que dans mes bras ! Pour ton bien j’enchaine les heures indolentes, passant de la campagne anglaise du début XX° siècle, à la vie insoupçonnée de mon intestin, à la poésie féministe et au récit Fantasy.

Je ne suis plus contrainte à l’immobilisme, je vis une de mes passions avec un temps nouveau.

Tu déjeunes, je crée mes plats à venir en te regardant téter.

Tu acceptes une sieste dans ton couffin, je m’acquitte de mes tâches domestiques en pensant au temps dégagé ce soir et ce week-end, quand ton père sera là et que nous déborderons de projets ensemble.

Tu rêves loin de moi, j’écris, je perds mon regard dans le lointain, je dors un peu et je me rappelle pourquoi je t’ai voulue, pourquoi j’aime être ta mère et combien les jours qui passent filent et ne reviendront plus. Alors je décide d’en profiter. Je choisis d’être là avec toi tout ce temps, et l’après-midi redémarre.

J’embrasse le coin chaud derrière ton oreille. Je compte tes orteils et t’apprends à tirer la langue. Tu me regardes fort. Si fort.

Je liste les spectacles que je veux voir, les restaurants que je veux tester, les prochaines vacances.

Je cuisine mes créations, je range enfin l’entrée, je taille le jardin.

Tu chouines, je te parle.

Quand la nuit arrive, que je te fais un dernier câlin avant que nos corps et nos esprits se séparent, je ne râle plus.

Parfois les pensées nocives reviennent. « Si je vois encore cette même vue depuis le fenêtre je saute. » « Cette journée n’a servi à rien. » « Je ne sers à rien ». « Je suis si seule. » « Qui prend soin de moi ? »

Je prends soin de moi.

Aimer être mère.

Un jour j’ai souhaité avoir un enfant.

Mais que savais-je du fait d’être mère ? Comment imaginer de quoi il retournait, et du plaisir ou pas que cela m’apporterait ?

 

Cela fait 2 ans que ma fille est née.

2 ans que j’apprends et que je deviens.

Et voilà le jour où je sens qu’il est légitime de penser et d’écrire : j’aime être mère.

 

C’est une tempête émotionnelle et intellectuelle qui me bouscule, me fait voyager, me transporte. Une aventure. Et je suis fière d’être cette aventurière. Courageuse, responsable, inventive et toujours en mouvement. Lara Croft c’est moi.

 

D’abord pour l’adrénaline. J’adore cet être comme jamais je n’ai aimé. J’admire tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle apprend, comment elle se positionne dans le monde. Je respire son odeur comme on prend un rail. Je voudrais la manger, ne faire qu’un avec elle. Et quand j’imagine le mal qui pourrait lui arriver la colère monte en moi parfois jusqu’aux larmes et je sais que je pourrais tuer pour elle. Puis il y a un caillou dans les rouages, elle m’agace, je suis fatiguée, et alors je voudrais qu’elle s’en aille, qu’on me laisse seule, je pourrais jeter son petit verre en plastique contre le mur, je déteste devoir être là à m’occuper d’un enfant, je voudrais être insouciante à la terrasse d’un café à ne penser qu’à moi.

L’amour et la haine dans leur forme la plus désincarnée, car me débordant dans le flux des heures de sommeil suffisantes ou non, du ciel gris ou bleu, d’une entente complice ou d’une incompréhension impasse.

Mais l’attachement viscéral d’un mammifère primaire pour un autre.

 

J’aime, pour rien. Et je vibre, pour tout.

 

Ensuite pour les qualités que je dois déployer m’obligeant à me dépasser toujours. Je me découvre capable. Capable de patience, de savoir-faire basiques (faire à manger, consoler, laver, tenir des horaires décents, éduquer), d’abnégation pour le bien d’autrui.

Et pourtant je ne sais rien. Mon instinct sait. Ma fille sait. Et j’apprends. Je suis. J’expérimente. Je m’améliore. Je suis fière de moi.

 

Je me rencontre. Je me deviens. En étant aimée comme ça, sans attente, gratuitement. Oui je suis quelqu’un d’aimable.

 

Enfin je me sens héroïne car je fais tomber les masques, je rejette les attentes vaines des autres ou de moi-même. Je ne peux qu’être moi, nue, sans enveloppes factices, sans fards mal choisis. Je suis libre.

Comment jouer un rôle 24h/24, face au plus perspicace des spectateurs, cet enfant qui sent tout ? Pour ne pas craquer il faut lâcher, vivre juste.

 

Mais alors je dois entrer en moi, me regarder sincèrement, m’accepter et y aller.

Et c’est ainsi je le sais que je donnerai le meilleur exemple à cette future femme, que j’atteindrai mon unique objectif d’éducatrice: en faire un être humain digne et heureux.

 

Je suis mère.