30 octobre

Tu t’es assise sur les marches qui descendent de la grande porte vitrée de la salle à manger. Tu parais bien petite de loin, encadrée par les volets rouges des multiples entrées de ta grande maison. Mais quand on se rapproche on voit mieux ta stature digne, ton regard volontaire et on sait tout de suite que c’est toi la maitresse des lieux.

Tu tiens ton thé de 16h d’une main, et tu regardes le lourd figuier trônant dans l’herbe, de l’autre côté du tas de bois qui délimite la fin de la terrasse. Quand as-tu cueilli les dernières figues de la saison? Il y a quelques jours. Non plus que ça. Mais l’été a duré tout septembre cette année.

Tu croques dans une grosse merveille recouverte de sucre et luisante de gras. Tes enfants trouvent toujours que tu en achètes trop. A quelle époque a-t-on commencé à se préoccuper de ces questions de nutrition? Toi tu ne t’es jamais inquiétée de trop manger. Tu as eu si peur de te consumer toi-même quand tout manquait dans ton adolescence.

Tu te lèves pour arracher une mauvaise herbe. Puis tu portes ton regard au dessus du marronnier. Ses feuilles rouges tiennent bons, les bogues forment un tapis épais autour du large tronc. Tu observes le ciel, ce bleu métallique de  temps froid qui rappelle tes  prunelles. La même dureté, la même limpidité. Cette assurance d’avoir toute sa place dans le monde.

A quoi penses-tu vraiment?

Si j’étais avec toi dans ton parc, j’admirerai la nature d’automne qui célèbre la fin des mois lourds passés à l’ombre des volets tirés. Je laisserai le froid m’engourdir un peu sans aller chercher de manteau, pour le plaisir de sentir ma peau se hérisser et mes muscles se tendre. Je ne dirais rien en espérant que tu me parles. Je savourerais cette pause, heureuse à l’idée de finir la journée devant la flambée que tu auras allumée dans le salon de bois sombre. Je passerai mes jours à ramasser des châtaignes dans les bois proches, mes nuits à lire sous les édredons qui ont réchauffé bien des aïeux. Nous ramasserions les feuilles pour faire de grands feux sous le cèdre, devant le portique de balançoires. Je savourerai tes soupes en bidons et tes pâtes toujours trop cuites mais onctueuses de fromage et recouvertes de sauce que je n’ai jamais réussi à refaire.

Si le temps le permet, j’irai finir ma ricorée du matin dehors, encore en pyjama. Et j’écouterais la nature qui s’éveille. Nous sillonnerions la campagne en voiture, pour prendre des photos dans les endroits les plus improbables et dangereux.

Si j’étais chez toi je ne penserais plus à demain. Le temps est si présent, les heures sont ouvertes à tout. Aucune obligation, seul les impératifs de la maison imposent leur rythme. Mettre des bûches autour de l’âtre et aller chercher du fioul au garage pour le poêle. Préparer le prochain repas, le prochain thé, le prochain déjeuner de famille. Repeindre un volet peut-être, aller arroser les plantes, donner à manger aux chats errants. Faire du feu, ne pas laisser les noisettes aux vers.

Quand  je suis chez toi maintenant, je vais sur le pré-rond devant l’entrée principale de la maison. La terrasse en dalles noircies accueillait nos déjeuners d’été, ceux qui commençaient toujours par du melon. Mon regard se lève sur les chaises blanches oubliées dans l’herbe, et j’entends les discussions un peu mondaines de tous nos 15 août rituels. C’est si vide aujourd’hui.

Alors mes yeux vont plus loin, ils se portent au-dessus du pigeonnier et je regarde l’église du village qui surplombe la propriété. A ses pieds je sais que se trouve le cimetière. Je lui fais un clin d’œil et retourne à tes arbres, à tes murs recouverts de vigne vierge, à tes pots de fleurs. Comme tu l’as voulu rien n’a changé ici. Mais sans toi plus personne n’y trouvera de place.

Je suis bien loin en ce 30 octobre, mais les feuilles rouges de mon jardin et la tasse fumante dans ma main me rapprochent. Je te vois entre ses volets rouges, tu me regardes. Je sais maintenant que les figues et les noisettes n’auront plus jamais le même goût. Mais jamais je ne l’oublierai.

Décider pour soi.

Sans ordre et comme ça me vient, je voudrais:

  • m’occuper du mieux possible de mes enfants
  • être une super amante pour mon homme
  • être la meilleure amie de cet homme
  • avoir une carrière intéressante
  • être musclée, sculptée
  • manger sain
  • manger équitable, local, fait maison, sans gaspillage
  • savoir me coiffer
  • assortir mes tenues à mes bijoux
  • décorer ma maison
  • sortir et m’encanailler
  • être une bonne vivante
  • rester des journées entières avec un livre, sous un plaid
  • écrire, écrire, écrire bien, de mieux en mieux
  • apprendre à dessiner
  • danser
  • profiter de mes amis
  • prendre soin d’eux
  • me rapprocher de ma famille
  • prendre soin d’elle
  • jardiner
  • lire la presse
  • retenir tout ce que je lis
  • être une femme idéale
  • me foutre des dictats et ne surtout pas chercher à être une femme idéale
  • ne pas compter les verres de vin et les parts de gâteaux au chocolat. Et surtout oublier que je ne les compte pas
  • m’aimer
  • être aimée
  • être libre. Vraiment.
  • être reliée à ceux qui comptent
  • qu’on puisse compter sur moi
  • ne devoir de comptes à personne
  • .
  • ..

Cette liste prend étrange tournure.

Je crois comprendre d’où vient ce constant sentiment d’inconstance,

cette culpabilité de ne pas être assez volontaire ni persévérante

ce goût râpeux trop souvent sur ma langue.

C’est le bordel dans ma tête.

Mais là dans ce début de fouillis mis en mots, commence à poindre une ligne directrice. Moi. Je suis là, sous les désirs des autres, sous les injonctions des biens pensants à la mode, sous l’éducation qui m’a faite, sous les certitudes qu’un jour j’ai crue miennes et qu’aujourd’hui je veux déconstruire.

Je vais continuer cette liste, je vais faire la poussière sur mes étagères trop remplies, je vais remplacer l’obsolète par les bonnes idées qui ont poussé dessus. Je vais mettre plus de moi dans mon cockpit secret. Et me réinstaller aux manettes.

« Go! Voguons moi et moi, à la conquête de l’univeeeeeeeers!!!! »