S’inventer

En juillet dernier je me suis livrée dans l’article S’épuiser. Je vous avais annoncé une suite, pour raconter ce que je faisais de mon temps libéré après avoir quitté le salariat. Vos nombreuses réactions me font croire que ça vous intéresse. Alors, c’est l’heure !

Une story Instagram de Pauline Harmange me fait découvrir Eva Kirilof . (Elle travaille sur le lien Art & Féminisme, sujet que j’aimerais moi-même explorer plus en profondeur et que je déploierai prochainement dans la rubrique Mère(s) et Créatrice(s) ).
En furetant sur sa page je tombe sur un post à propos des bilans de fin d’année. En voici un extrait:

[…] 2020 n’a pas été une année d’opportunités pour tout le monde (opportunité d’enfin bosser sur ce projet qu’on avait mis de côté dans un coin de notre tête, opportunité de tirer des leçons de la situation que nous vivons, opportunité de ralentir pour prendre soin de soi, etc), 2020 ,a des degrés différents bien entendu, a été une année où on a sûrement toustes a un moment ou un autre activé notre mode survie. être en pilote automatique pour digérer les traumatismes auxquels le monde fait face. digérer la perte de repères, le manque des autres, la solitude, l’injustice, la violence. quelle année violente 2020.

[…]

c’est ma façon de vous dire de ne pas vous dévaloriser ou culpabiliser si vous n’avez pas utilisé cette année pour faire quoi que ce soit, si vous n’avez pas eu de grandes révélations, si cette année a juste été une longue et douloureuse épreuve , vous y avez survécu c’est déjà pas mal.

La synchronicité des choses… Lire ça le jour où je projette de mettre ma petite pierre à l’édifice des « Bilans ».
J’en ai ma claque moi aussi, des gourous du développement personnel qui se cachent derrière des comptes colorés, de professionnels comme d’amateurs, qui utilisent la pandémie comme arme massive d’introspection et de dépassement de soi. Des gens meurent, des gens souffrent, des gens tombent dans la misère. Tous les autres combats sont mis de côté et vont nous revenir en pleine gueule comme un boomerang. Avis posé là, pour que mes propos soient justement contextualisés. Car 2020, je l’avais programmé, devait être mon année d’introspection et d’essais. Rien à voir avec un confinement, en janvier j’étais au chômage et mon nouveau travail c’était inventer ma suite.

Voilà 2 3 fois que je commence à vous écrire ce qu’ont été mes 12 derniers mois, et que j’efface. Qu’est-ce-qui est intéressant pour vous ? Mais aussi, qu’est-ce que j’ai fait en 2020 ? Qui ai-je été finalement ?

J’ai plus que jamais dû prendre mes responsabilités d’adulte. Ca n’a pas été facile. Il m’était nécessaire de renouer avec moi-même, mon corps, mes besoins, mes rêves. Mais la vie m’a rappelé chaque jour, plus que jamais, qu’il y avait tous mes choix passés à assumer. En premier lieu mon mariage et mes enfants. Confinés ensemble, nous avons d’abord dû prendre soin de nos besoins – inégaux – de solitude et de temps de travail individuel à accomplir, puis prendre soin de nos relations. Ce n’est pas pour rien que je le note dans cet ordre. Les semaines de huis clos, à quatre, ont petit à petit repositionné les objectifs que je m’étais posés quand les journées étaient vides, vides de gens dans ma maison. Au printemps, chaque seconde était pleine des autres. Du devoir que nous avions d’être attentifs les uns aux autres. J’ai eu l’impression de revivre une expérience faite il y a plus de 10 ans, au Canada, lorsque j’ai appris à vivre dans la neige, par -20 degrés. Nous devions former des binômes, au sein desquels pendant 48h nous veillerions sur l’autre pour s’assurer qu’il n’était pas en hypothermie (engelures sur le visage, signe de divagation de l’esprit, difficulté à parler… ). En plus de cette attention mutuelle, une équipe de formateurs se relayait pour nous observer et soutenir. Notre vie en dépendait, littéralement. En 2020 il a fallu faire ça 3 mois, et même un peu plus puisque depuis novembre la maison est plus que jamais le lieu quasi exclusif de vie.
Dans le quotidien que je vis habituellement, les membres de ma famille vivent des choses loin de moi, d’autres veillent sur eux en mon absence, leurs besoins sont assouvis par diverses sources. En mars, du jour au lendemain, tout reposait sur notre duo parental en ce qui concernait nos enfants, et tout reposait sur chacun.e de nous deux pour notre conjoint.e. Comment ça s’est passé ?
J’ai paniqué bien sûr 😉

Puis nous avons inventé notre vie de famille. Nous nous en sommes convenablement sortis. Pourtant elle n’est toujours pas merveilleuse à chaque instant, il n’y a pas eu de révélation mystique  » Oh oui retirons nos enfants de l’école et chargeons-nous de leur enseignement pour toujours !  »  » Partons vivre au milieu d’un champ, auto-suffisants en nourriture comme en affection !  » Pour ma part j’ai compris ce qui était de mon devoir de mère, ce que j’étais capable de prendre en charge et ce que je devais partager avec d’autres. Surtout je sais, et j’ai validé par l’expérience, que l’amour ne peut pas tout, que l’amour ne suffit pas, que je n’ai pas un profil de Mère Teresa (mon mec le savait depuis toujours lui, moi il m’a fallu une pandémie pour le valider, voilà voilà…) et que tout ça, CE N’EST PAS GRAVE. En fait c’est la vie réelle.

Dans cette vie réelle je suis fière d’avoir porté mon nouveau projet professionnel, devenir écrivaine publique spécialisée en récits de vie ( j’en parlerai un peu plus ici lorsque mon site pro sera en ligne). Les derniers mois m’ont confirmé, bien que sur ce sujet je n’avais plus de doute, que pour être bien dans mes relations je devais être en accord avec mes ambitions. Comme je l’ai écrit dans l’article S’épuiser j’ai cru un moment que ces ambitions avaient une certaine couleur, en 2020 je pense avoir trouvé les bons tons. Ceux qui me mettent le sourire, me font travailler sans voir les heures passer et me donnent une juste place dans la société. SPOILER: ça ne fait pas tout. Il y a des jours où j’ai la flemme, des jours où je ne sais pas comment avancer, des jours où j’ai la trouille de ne pas avoir assez d’argent, des jours où je me pense incapable de fonctionner en free-lance et où je regarde les offres d’emploi. Heureusement 1000 signes m’ont été adressés prouvant que je faisais le bon choix. Une de mes formations a été financée par ma région, des gens ont toqué à mon écran pour me proposer de l’aide, des contrats, des encouragements, et mon savoir-faire se confirme. Contrairement à ce que j’ai connu par le passé, je ne vis que de petits questionnements sur ma légitimité et ceux-ci sont toujours moteurs pour avancer.

Ce qui a le plus fait défaut à mes espoirs pour 2020, ont été les sorties culturels, les escapades seule ou à deux, les temps entre ami.e.s et les nouvelles rencontres. Cependant, en regardant derrière moi, je salue toutes les opportunités que j’ai su saisir, entre deux confinements ou grâce aux outils numériques. J’ai notamment pu prendre le temps d’approfondir certains sujets de société, dont le patriarcat et les relations féminisme(s)/maternité(s)/Art. J’ai lu des femmes combattantes, qui m’obligent à me questionner au plus profond des mes convictions. A me construire de nouvelles convictions surtout.

Finalement c’est sur ça que je clôturerai cette rétrospective  » Ma vie, mon œuvre, comment je me suis dépatouillée de 2020 « : l’envie de me faire un avis personnel sur ce qui est important pour moi, l’acceptation que cet avis est 1-mouvant, 2- non universel, le besoin de débattre VRAIMENT et pour ça de côtoyer des personnes de tendances multiples, enfin la nécessité de retrouver un rôle actif dans notre société.

J’espère discuter de tout cela avec vous, peut-être sous ce texte ou plus tard, par voies numériques comme autour d’une bière 😉
Qu’avez-vous inventé vous, en 2020?

S’épuiser

C’est une photo, qu’une amie m’envoie innocemment. Une photo de moi, dans un moment joyeux. Elle veut me faire plaisir en me la partageant.
C’est un choc. Ma tête. Qui est cette femme aux traits tirés? Ce visage d’oiseau tombé du nid, aux yeux implorants, à la bouche avachie, aux cheveux tombant, c’est le mien?
Je pourrais être vexée, me mettre en colère, « Elle aurait pu prendre une autre photo quand même! ». Je pourrais pleurer, sur mon sort, sur la fatalité qui m’a décrépie. Mais je reste immobile devant les yeux que l’image me renvoie. Ils sont sans vie. Juste le nécessaire pour maintenir la machine humaine, des braises bientôt éteintes.

En fait ce n’est pas vraiment nouveau, j’avais bien décelé le truc sur les photos de vacances déjà. A côté de mes filles riant dans le sable, je semblais hologramme, peut-être ajoutée par Photoshop. Sombre face au milieu de tout ce soleil.
Quand je vois cette photo, nous sommes tout début 2020. Je commence une autre vie, justement parce que celle que je menais jusque-là était en train de me ravager. Alors passé le choc, je ne peux que me féliciter. Cette image, elle justifie à elle seule d’avoir quitté mon job et planifié une remise en forme. Comment ai-je fait pour m’épuiser à ce point?

Voilà le moment venu de diffuser l’avertissement 😉 : J’écris aujourd’hui pour remettre mes compteurs à 0. Pour partager une expérience personnelle dont je suis la principale actrice, c’est-à-dire agissante et ressentante. Peut-être, allez, soyons ambitieuse, filer un coup de main à un.e autre qui traverserait quelque chose de similaire et pourrait trouver ici de l’énergie pour sortir de l’enlisement. Je n’écris pas pour dénoncer une entreprise, des personnes. Je ne prétends pas énoncer une vérité universelle. Mon épuisement s’est construit sur bien des faits, des paroles, des choix, enchevêtrement dont il ne sert à rien de trouver une extrémité de fil.
Histoire.

Je suis en congés maternité après la naissance de ma première fille. La grossesse m’avait donné une pêche d’enfer. Avec mes seins dégoulinants de lait et mes nuits en morceaux c’est pas vraiment le même mood. Pourtant je m’accroche à ce souvenir. Et pour qu’elle soit fière de sa maman, pour que je m’épanouisse ailleurs que dans mon rôle de mère, je suis en train de passer un entretien Skype pour un poste avec d’importantes responsabilités. Si j’ai voulu un enfant, jamais au grand jamais je n’ai envisagé de réduire la voilure sur mes ambitions professionnelles. Au contraire, je veux donner l’exemple d’une femme « qui réussit » à ma fille, et au monde entier. (Pas facile d’écrire ça, je sens que cet article va me demander un peu de courage et beaucoup d’humilité!). Et bingo, je l’ai ce poste, qui me plait vraiment: challenges intellectuels, déplacements fréquents, explosion de ma zone de confort, nombreuses rencontres. La seule donnée que j’avais mise de côté (oups!) c’est qu’à la maison aussi il y aurait un GROS challenge: une petite être humain de 3 mois. Tu vois venir les ennuis toi là, avec ton recul, assis.e confortablement sur ta chaise, hmmm? Moi, PAS-DU-TOUT. La vie me sourit, j’ai tout ce que je voulais, je vole, que dis-je, je plane!
En plus, le père de ma fille prend les choses en main, il est même en congés parental le temps que je trouve mes marques. Quand il reprend le boulot, c’est avec des horaires de bureau, acceptant les week-end seul avec notre enfant, et gérant le quotidien sans laisser sa part. Mon poste a aussi l’avantage de me rendre maitresse de mes horaires, quand je n’ai pas de RDV et peut dormir dans la ville où j’habite. Je mets du temps à envisager la situation telle qu’elle est vraiment: cannibale, je suis en train de me faire manger petit bout par petit bout, le tout avec le sourire.
15 mois plus tard, deuxième grossesse. Tiens, je ne saute plus d’un train à l’autre, je me traine dans les couloirs de la gare. Mon ainée commence à me faire la gueule. Il faut dire qu’entre mes absences et mon impossibilité physique à la porter (trop de douleurs, partout) elle a de quoi se demander qui est cette femme qui squatte le lit de son père. Alors c’est le début de la période larmes. Je ne sais plus parler, je me mets en colère en pleurant, je me lamente en pleurant. Je ne vole plus, je creuse mon sillon au ras de la boue, sans visibilité. Et j’oublie que j’ai « tout ce que je voulais ».

On peut vouloir des choses, on peut même se débrouiller pour les mener assez bien, ça ne veut pas dire qu’elles soient faites pour nous. Qu’elles contribuent à notre bien-être, notre bonheur, notre santé. Ca peut être dû à sa personnalité autant qu’aux circonstances. Pour moi ce fut les deux.
Je ne sais pas vivre les choses dans le calme (tu crois que ça explique mon choix d’alors de faire de ma vie un défi? Nooon voyons…). Ca veut dire: je me dévoue à une cause, j’y mets toute mon énergie et je questionne sans cesse mes actes. Je fonctionne comme ça dans mon rôle de mère, de conjointe, de salariée. Ca ne m’apporte pas de plus grande réussite qu’à quiconque, ça ne me rend pas spécialement « meilleure ». Juste, ça me prend la tête. En plus j’avais choisi de travailler dans une association qui me tenait à cœur, ajoutant à mon exigence autant qu’à mes craintes de ne pas en faire assez.
Chaque jour au bureau je travaillais avec et pour des bénévoles. Des personnes qui, non contentes d’assurer comme tout le monde leur quotidien de travailleuses/étudiantes et chargées de famille, offrent leur temps disponible et leurs neurones à un projet qui les dépasse. Notre association a la force d’embarquer car elle a du sens et propose une communauté où on se fait des tas d’ami.e.s. On s’y amuse, on s’y dépasse, on y apprend sans cesse. Et il y a toujours un projet qui n’attend que toi pour être mené. Même ambiance dans les équipes salariées. J’ai tellement aimé ça! J’ai tellement souffert de ça!
« Ils sont bien meilleurs que moi, ils trouvent toujours la bonne réponse/ont plein d’idées/sont plus pertinents/plus dévoués, etc, etc, etc. »
« Je ne donne pas tout ce que je pourrais. Je suis paresseuse. Alors que moi je fais ça sur un temps salarié, et en plus je ne suis bénévole nulle part contrairement à eux. »
« Je devrais avoir un train d’avance. Je devrais savoir débloquer cette situation. Je devrais, je devrais, je devrais… »
Tu la vois la petite moi dans ma tête, en train de pédaler comme une dératée sur ce vélo sans destination?

Mon corps craque, WARNING!, je dois céder au congés maternité avancé d’un mois. Je dors, je regarde le ciel et les arbres dénudés, depuis ma chaise longue scellée devant la baie vitrée. Ce repos me permet d’accueillir ma deuxième fille dans de bonnes conditions. Puis de renouer avec la première. J’arrive à faire des projets pour moi, sans enjeu ni comparaison. Ouvrir ce blog par exemple. Faire des découvertes culturelles. Tester plein de choses en cuisine. Je revis; à la veille de repartir au front je suis rayonnante. Des collègues m’en font la remarque quand on se retrouve.
Mais le travail à mener n’a pas baissé en charge, ni à la maison ni au bureau. Et je dois jouer des coudes pour reprendre ma place après plusieurs mois d’absence. Un congés maternité loin de l’entreprise c’est comme ton jardin que tu n’entretiendrais pas pendant plusieurs mois: avec un peu de chance tu y retrouves seulement plein de mauvaises herbes à arracher, mais ça peut être aussi un voisin qui y a aménagé son potager. Surtout, je refuse qu’être mère me fasse passer à côté de quoi que ce soit. Je sers les dents pour être sur la même ligne que les sans enfants, les « en forme », les wonderparents même .
Je ne vois pas que chacun.e déploie des stratégies pour ajuster son poste à ses propres capacités. Ou met de côté sa famille. Moi je veux être entière à la maison et dans l’entreprise. Je ne veux rien lâcher, je me sens responsable de tout (de tou.te.s?).
Pourtant petit à petit je suis bien obligée de déposer des charges. Dans ma vie perso il y a la raréfaction des moments avec mes ami.e.s, mon deuxième cercle familial, plus de temps pour le sport, l’écriture. Au boulot des réunions à décliner, des horaires à faire décaler, des sujets à abandonner. Et petit à petit l’insatisfaction qui monte, le sentiment de honte, et l’agressivité.

Me fâcher avec des collègues, tant pis. Ne plus reconnaitre la mère que je suis en train de devenir, l’épouse aigrie qui commence à prendre ma place, non. Comme c’est plus facile je décide d’arrêter mon job pour mes filles, pour mon mari. En fait bien sûr c’est pour moi qu’il faut partir. Et vite.

<p value="<amp-fit-text layout="fixed-height" min-font-size="6" max-font-size="72" height="80"> Du haut des sept mois qui me séparent de mon dernier jour de travail, je vois toutes les pierres posées sur mon dos, l'une après l'autre, durant toutes ces années. Elles ne sont pas toutes de mon fait. Mon sentiment d'illégitimité lui-même n'est pas qu'inné: des actes et des paroles venus de collègues, des revendications de bénévoles, l'image même du manager et responsable que j'ai toujours vu comme un homme assuré plutôt qu'une (jeune) femme à qui j'aurais pu m'identifier, enfin la difficulté à incarner un poste en fonction de son caractère plutôt que d'un stéréotype. La place que l'on donne à chaque salarié en fonction de sa réalité de vie est également très questionnable: en tant que parent j'ai découvert qu'il fallait mettre totalement de côté ce pan de mon existence, comme si les week-end et soirées sans repos, l'organisation du quotidien familial et un corps de mère, n'avaient aucun impact sur mes capacités de travail. (Bien sûr je n'étais pas plus aidante avec mes collègues parents avant de connaitre leur sort…)<br> Un jour je retrouverai l'envie de faire de cette expérience un tremplin pour bousculer notre société et revendiquer des droits (congés deuxième parent digne de ce nom, démantèlement du patriarcat dans les fonctions dirigeantes des entreprises, attention aux burn-out dans le bénévolat, fin des exigences assénées aux femmes dans leurs différents rôles, remise en question de la société de l'occupationnel permanent, partage de la parole sur la fatigue maternelle et parentale, etc). Pour le moment je préfère travailler sur ce dont j'ai prise, ma fatigue physique et psychique.<br> Je voulais être une wonderwoman? Il va me falloir trouver un moyen d'y arriver en respectant mes propres limites. Je ne suis pas capable de passer mes journées à dénouer des conflits puis gérer les émotions de mes enfants une fois rentrée à la maison. Travailler en équipe utilise toute mon énergie disponible, après je ne suis bonne à rien. Je n'ai pas la force de trouver chaque jour de nouvelles idées, d'inventer du neuf, d'élaborer des stratégies sans cesse adaptables. Me plongeant toute entière dans les problématiques qu'on me soumet, je n'arrive pas à éteindre mon cerveau de salariée pour en allumer un de maman après 17h30. Tout comme je ne sais pas mettre de côté l'image de ma fille déposée à l'école patraque et subissant sa journée de collectivité. Ou effacer la culpabilité d'avoir crié sur mes enfants parce que mes nerfs fatigués m'ont lâché au mauvais moment.<br> C'est en tout cas mon état à ce jour, dans la vie qui est la mienne. Car évidemment tant qu'il y a de la vie il y a des changements. Du haut des sept mois qui me séparent de mon dernier jour de travail, je vois toutes les pierres posées sur mon dos, l’une après l’autre, durant toutes ces années. Elles ne sont pas toutes de mon fait. Mon sentiment d’illégitimité lui-même n’est pas qu’inné: des actes et des paroles venus de collègues, des revendications de bénévoles, l’image même du manager et responsable que j’ai toujours vu comme un homme assuré plutôt qu’une (jeune) femme à qui j’aurais pu m’identifier, enfin la difficulté à incarner un poste en fonction de son caractère plutôt que d’un stéréotype. La place que l’on donne à chaque salarié en fonction de sa réalité de vie est également très questionnable: en tant que parent j’ai découvert qu’il fallait mettre totalement de côté ce pan de mon existence, comme si les week-end et soirées sans repos, l’organisation du quotidien familial et un corps de mère, n’avaient aucun impact sur mes capacités de travail. (Bien sûr je n’étais pas plus aidante avec mes collègues parents avant de connaitre leur sort…)
Un jour je retrouverai l’envie de faire de cette expérience un tremplin pour bousculer notre société et revendiquer des droits (congés deuxième parent digne de ce nom, démantèlement du patriarcat dans les fonctions dirigeantes des entreprises, attention aux burn-out dans le bénévolat, fin des exigences assénées aux femmes dans leurs différents rôles, remise en question de la société de l’occupationnel permanent, partage de la parole sur la fatigue maternelle et parentale, etc). Pour le moment je préfère travailler sur ce dont j’ai prise, ma fatigue physique et psychique.
Je voulais être une wonderwoman? Il va me falloir trouver un moyen d’y arriver en respectant mes propres limites. Je ne suis pas capable de passer mes journées à dénouer des conflits puis gérer les émotions de mes enfants une fois rentrée à la maison. Travailler en équipe utilise toute mon énergie disponible, après je ne suis bonne à rien. Je n’ai pas la force de trouver chaque jour de nouvelles idées, d’inventer du neuf, d’élaborer des stratégies sans cesse adaptables. Me plongeant toute entière dans les problématiques qu’on me soumet, je n’arrive pas à éteindre mon cerveau de salariée pour en allumer un de maman après 17h30. Tout comme je ne sais pas mettre de côté l’image de ma fille déposée à l’école patraque et subissant sa journée de collectivité. Ou effacer la culpabilité d’avoir crié sur mes enfants parce que mes nerfs fatigués m’ont lâché au mauvais moment.
C’est en tout cas mon état à ce jour, dans la vie qui est la mienne. Car évidemment tant qu’il y a de la vie il y a des changements.


Ces listes de causes, effets et événements ne cherchent pas à être exhaustives. Mon épuisement s’est construit en toute complexité, et en écrivant en ce lundi de juillet c’est un seul regard sur un tableau figé que je vous partage. D’autant que ce texte est si long déjà que plus personne ne doit me lire à cette ligne 😛 !
Dans un autre billet je parlerai de ce que je reconstruis maintenant.
(EDIT: je l’ai fait en janvier 2021 dans S’inventer )

Avant de me plonger dans ce récit, je suis allée dans ma salle de bain, prendre une photo de moi. J’ai retrouvé la lumière dans mes yeux. Ca va.

Savoir que tu existes

Les oiseaux ont commencé leurs activités bien avant le lever du soleil. Le frénésie grandissante dans les branches, et le volume des chants, ont annoncé les premiers rayons. A présent qu’il fait bien jour, que les estomacs ont été remplis, la douce musique a pris son rythme pour la journée.

Le coucou est le plus sonore et reconnaissable. Son cri reste imprimé dans mon esprit. A chaque fois que je l’entends je suis ramenée à cet endroit verdoyant, cette île en plein centre d’un village français de campagne. Cette maison de famille qui m’a vue grandir et où mon cœur a le pouvoir de se loger quand la vie matérielle d’aujourd’hui est décevante.

Plus personne n’habite en ces murs, ni ne vient troubler la vie animale du parc. Les arbres, les fleurs, l’herbe ont du prendre possession de tout agencement humain. Je peux voir le printemps festoyer en multitudes colorés, en naissances poilues, velues, pelées. Le doux soleil d’avril caresse le paysage, le léger vent fait encore frémir les feuilles. On pourrait sortir sans pull, se prélasser sous les rayons et se détendre sous les feuillages. Mais personne ne le fera.

Savoir qu’un tel endroit existe me donne de la joie. Il y a quelque part un abri loin du monde, où tout est beau. Il y a surtout quelque part une maison qui sait tout de moi. Mes rêves, mes regrets, mes remords, les mots lâchés comme des chiens féroces, ceux retenus et qui sont morts dans l’œuf. Il y a toutes les enfants que je fus, toutes les femmes que j’aurais rêvé être. Les projets échafaudés, seule ou avec des cousins. Nos jeux, fous, cruels, ambitieux. Les leçons de vie, les souvenirs racontés, les photos d’aïeux plus ou moins lointains. Mon île au milieu de la vie qui court, mon nid où pas grand chose n’avançait mais où je me construisais. Où plus rien ne se passe.

Les fleurs vont éclore. Les feuilles vont redessiner le paysage. L’herbe sera bien haute. On y aurait perdu bien des œufs de Pâques. Les volets rouges, clos, retiendront les fantômes au seuil de la porte. Alors ils remonteront dans les chambres, regardant par les fissures de certaines boiseries la lumière jaune poussin qui prépare à l’été. Si quelqu’un passe par hasard en ce lieu, il ne verra qu’une vieille bâtisse à l’abandon. Moi, je vois la vie qui grouille. Celle d’autrefois, celle de maintenant, celle qu’il faut construire.

Un instant, je me couche sur le pré-rond qui accueille le visiteur en haut de la côte d’accès. Ce sont les vacances, il n’y a rien à faire. Le temps ici n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est de profiter de cet après-midi d’avril qui ne reviendra que dans un an. De passer sa main, doigts écartés, dans les herbes grasses. De regarder la lente procession des nuages, et de fermer les yeux pour sentir chaque rayon du soleil sur la peau. J’ai 6 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, 23 ans, 26 ans. Je suis toujours un peu différente. Mais je me sens à chaque fois une fille d’ici.

Savoir que tu existes pour exister aussi.

 

 

Voyage chez les femmes. L’expérience du film Les Rivières de Mai Hua.

les rivièresDeux enfants, aux bouches grandes ouvertes sur leurs rires et leurs quelques dents de lait encore accrochées. Des baisers à leur mère, sauvages, voraces, heureux, animales. L’écran transpire ce lien viscéral entre eux trois.
Voilà l’heure de quitter le nid pour rejoindre leur père, quelques jours dans un autre foyer.
Plan suivant, la mère, seule, caméra lui filmant le profil. On dirait qu’elle a tout installé pour nous parler. Mais qu’elle n’a pas réussi. Elle pleure.

Ces premières minutes du film Les Rivières de Mai Hua disent d’emblées « Mes choix impactent ceux que j’aime. Je les fais du mieux que je peux au moment voulu. Mais n’y-a-t-il pas une autre force qui agit en moi à mes dépens? Quand ces choix me rendent malheureuse, dois-je les assumer quand même? »
Mai pense être victime d’une malédiction familiale touchant les 4 générations de femmes dont elle est issue: l’incapacité à vivre des amours heureux. Pour briser la chaine et sauver sa fille, elle décide de partir à la compréhension de son histoire familiale, faisant parler les vivants et les morts.

Pourquoi ce film?

Mai Hua est coloriste, autrice de blog, vidéaste. Tout le travail qu’elle met à disposition en ligne montre son humanisme. Cette femme aime les gens. Elle les interviewe pour mieux les comprendre, leur fait la vie belle par son art des couleurs, offre ses réflexions et mots pour permettre à des inconnus de cheminer à sa suite. Tout est en accès sur son blog .

Ce film laisse libre court à ce savoir-faire.

Enquêtant d’abord pour elle-même, Mai comprend vite combien sa quête est universelle, et dès lors y intègre le récit filmé qui permettra le partage. 2 ans et demi de tournage, autant de montage. Le chemin pour renouer avec sa lignée est long. Car il nécessite de mettre en confiance ses proches, de se laisser le temps de la rencontre, puis d’intégrer tout ce qu’on aura découvert sur eux, et sur soi. La caméra, on le voit vite, est un outil précieux. Elle met d’abord à distance la fille qui a encore peur de briser les tabous et pudeurs. Elle semble aussi inciter les autres à « jouer le jeu ». Pas dans les faux-semblant, mais en allant au bout de la demande qui leur ai faite. Et quels échanges nous sont offerts! Quels cheminements découvrons-nous!

Le talent de la réalisatrice est de laisser du temps au spectateur également. Par des scènes longues, qui n’ont pas peur de prendre toutes les répétitions, incohérences, fulgurances des échanges familiaux. Par des images qui défilent, entractes autant que courts poèmes, pendant lesquelles on reprend son souffle. Toute la violence de ce qui est vécu s’apaise dans les musiques et couleurs choisies. Le film est aussi peu binaire que l’est la vie elle-même. Il est doux et percutant.

L’histoire de Mai est bien sûr singulière, ses blessures n’appartiennent qu’à elle. Cependant elle parle à chacun.e. Nous avons tous une histoire familiale, et son propos tend vers l’universel: qu’est-ce qui nous détermine?

Pour connaitre sa réponse, il faut voir Les Rivières.

Mon premier Cercle de femmes

Mai Hua diffuse son film par la vente en ligne directement au spectateur. Grâce aux nombreux retours positifs, des projections publiques s’organisent petit à petit. J’ai eu la chance de participer à l’une d’elles.

Chance car croyant qu’elles ne se faisaient qu’à Paris je n’en avais pas cherchées pour moi. Pourtant je suis le travail de Mai depuis quelques années, et mes réflexions personnelles sur la famille font que je m’intéresse particulièrement à ce projet-ci. C’est par hasard que je tombe sur l’annonce d’une projection, en présence de la réalisatrice, à côté de chez moi, en province 😉 . D’abord sur liste d’attente, j’obtiens une place. Les planètes alignées telles une flèche de Motel Tu dois voir ce film et participer à ce cercle de femmes! 3 jours plus tard j’y suis.

Pour la première fois Mai propose à l’issue de la projection, un temps d’échange entre femmes. Un espace pour partager les émotions mises à jour par l’œuvre cinématographique. D’abord timides, au fur et à mesure que la parole tourne nous nous livrons avec plus de détails. Chaque témoignage est unique mais débloque bien des questions tournant dans ma tête depuis longtemps.

L’ambiance bienveillante, douce et gaie que crée notre hôtesse y est pour beaucoup. Mai est dans la vie ce qu’elle montre sur ses réseaux numériques: d’abord simple, attentive à l’autre, prête à dévoiler ses fragilités pour mieux partager ses forces. Nous avons toutes envie de lui redonner la pareil, et nos paroles sont sincères pour mieux développer le propos du film. La majorité d’entre nous sont venues à deux, mais le cercle de 30 femmes nous est principalement inconnu, et ce qui est dit ne sortira pas de ce lieu. Cela aide aussi à oser. Surtout, nous comprenons vite que nos pensées intimes, souvent honteuses puisqu’il est question de devoir filial, de regret, de rejet, ce que nous portons depuis toujours comme des secrets sont le lot de toutes nos sœurs femmes.

J’ai eu et j’ai des amies femmes. Pourtant depuis que j’ai quitté l’adolescence et les longues heures étudiantes, j’ai vécu peu de moments où la parole touche autant l’essentiel de l’être. Pourquoi est-il plus facile de parler de ses hémorroïdes post-partum que de ses angoisses profondes de mère (et un retard de poussée dentaire n’en fait pas partie, savoir si on en fera un adulte aussi névrosée qu’on pense l’être oui)?
Le temps disponible pour créer le climat propice à ces échanges se réduit comme peau de chagrin avec les obligations quotidiennes. Les dîners à plusieurs prennent souvent le pas sur les rencontres interpersonnelles. Je pense cependant ces difficultés surmontables. Plus dures à briser sont les exigences de perfection intégrées, qui nous rendent très vulnérables aux « confessions ».

La sororité, mot à faire vivre dans nos bouches et dans nos relations.
La sororité, lieu de vie à bâtir.

Les hommes aussi ont une place là-dedans. Ils ressentent, souffrent, cherchent comme tout être humain.
Quelques heures après cette première expérience de cercle de femmes, me vient cette pensée. Il est bon de parler avec un homme de ses questions existentielles. Il est bon de parler avec un être élevé en femme dans un monde patriarcal, et dont l’utérus renvoie chaque mois à un rôle de transmission.