Le blues du périnée

Elles essaient de briser la glace en me parlant plusieurs minutes
sur un ton joyeux et doux
de mes petites de ma santé de mes accouchements
mais moi je n’ai que ça en tête
et quand le moment arrive j’ai envie de fuir.

Je repoussais ce RDV depuis de longs mois
ou années
car j’avais assez donné
et je pensais ne plus vouloir y sacrifier mon temps.

Quand l’une d’elles m’invite à enlever le bas
que l’autre enfile des gants de plastique
puis me demande si « elle peut y aller »
je me souviens pourquoi vraiment
le haut le coeur m’avait pris dès la porte franchie.

Et tout déferle comme une grosse vague gluante
je me sens à nouveau faible incapable amputée
épuisée
douloureuse
salie.

J’ai dû reprendre ma rééducation du périnée. L’idée d’en parler ici me taraudait, car le corps et l’âme de l’accouchée sont des sujets qui m’inspirent, pour leur force, leur universalité, leur politisation.
Et le politique justement m’a explosé au visage: je n’osais pas, par pudeur, écrire ici périnée, avouer que trois ans après mon dernier accouchement il me fallait retravailler ce muscle, car alors tout le monde comprendrait ce qu’il se passe, j’ai des fuites, d’urine, à 35 ans. Et j’ai honte. Mais j’ai aussi une entorse au pied gauche, et je vois un kiné pour ça. Ce muscle ça va, je peux en parler à mes proches, même dans la rue, être entendue d’inconnus, « Ouais j’ai la cheville qui me lâche ». Jamais je ne me sentirai si à l’aise « Ouais j’ai le périnée qui déconne ».
Voilà pourquoi il fallait que j’en fasse carrément un article de blog 😉

Elle glisse ses doigts dans mon vagin
puis lève les yeux vers moi
et m’apprend à faire travailler mes muscles
en imaginant fermer des portes,
ouvrir des fleurs
aspirer une bille.

Je pense au kiné dans la salle à côté
avec qui je fais des pieds flex
et des poses de cigognes.
Je parviens à me concentrer sur les exercices
et à faire de la sage-femme une simple coach sportive.
Mais dans la salle d’attente
j’émerge sur une mère avec son nourrisson
et ses yeux tombants me percent le coeur.
La sage-femme l’accueille d’un trop joyeux « Booon-jouuur ! »
autour duquel flottent des fleurs et chantent des oiseaux.
« Comment ça vaaaa ? »
La mère se lève difficilement
son teint est gris
elle soulève la lourde coque qui contient son bébé
et prononce doucement un
« Ben… ça va… » qui n’y croit pas.

À quoi l’autre répond
« Alors on y vaaa ! ».
On dirait Blanche-Neige et les animaux de la forêt
aveugles devant la petite fille aux allumettes.
J’ai envie de serrer la mère dans mes bras
mais j’ai peur de la faire pleurer
alors je pars.

Aujourd’hui Illana Weizman, qui vient de sortir l’essai Ceci est notre post-partum, partageait des commentaires agressifs de personnes lui reprochant des propos plaintifs et naïfs sur la réalité de l’accouchement. J’ai pensé « C’est fou ce refus de voir la réalité en face, cette injonction faite aux mères de cacher leurs corps, de taire leur réalité. Pourquoi ? »
L’une des commentatrices se targue d’un « Ben oui t’as un truc qui te passe entre les jambes, elle croyait quoi ? « .
J’ai envie de retourner la question : la société croit quoi sur la grossesse, sur l’accouchement, sur le post-partum ?
La société impose quoi aux mères ?

Nous sommes tous les trois à table
le père, la grand-mère et moi
le bébé de 7 jours enfin endormi.
Il est tard et fait nuit depuis longtemps
mais nous pouvons enfin dîner
ils m’ont attendue pour.
Assise depuis quelques minutes je me mets à pleurer
les larmes coulent toutes seules.
Je voudrais me rouler sous une couette
que personne ne me regarde
mais leurs yeux horrifiés sont posés sur moi
depuis ma droite et ma gauche je suis cernée
et l’un d’eux ose
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
j’ai mal, assise
« Ah bon ? »
J’ai une cicatrice toute fraîche qui va du vagin à l’anus
oui ça fait mal

qu’est-ce qu’ils croient.
Apparemment ça fait peur aussi
une jeune maman qui pleure
dont le corps saigne et se bat
alors qu’elle doit sourire sur les photos
accueillir la famille et tous ceux qui veulent voir la merveille
le bébé.

Aujourd’hui dans le cabinet de la sage-femme il n’y a que moi, l’étudiante qui me fait travailler et la « titulaire » qui l’encadre. Pas de bébé. Mais normalement il devrait être là, dans sa coque ou un petit transat. Et ses pleurs, et sa faim, et ses yeux cherchant désespérément sa mère. Celle-ci écoutera d’une oreille les consignes pour travailler chez elle, entre deux tétés et avant de dormir, pendant que tout son esprit fébrile restera tourné vers le nourrisson qui envahit sa vie depuis quelques semaines. Car la rééducation du périnée se fait pendant le congés maternité, ce que certain.e.s trouveront très pratique puisque « il n’y a que ça à faire, elles ne bossent pas ». Personne ne pensera à proposer à la mère de lui garder le petit, elle-même ne demandera pas. Mais vite vite vite, se remuscler, être opérationnelle pour travailler baiser ne pas véhiculer l’image d’un corps défaillant.

Pourtant j’ai appris au cours de ma troisième rééducation, celle de janvier 2021, mes enfants loin de moi à l’école, que dans les 9 mois après un accouchement, les muscles du périnée sont très peu sensibles, rendant la rééducation plus difficile. Que ce serait plus efficace d’attendre, ou du moins de revenir, après ce délai passé. Aucun médecin, aucune sage-femme ne me l’avait dit jusque-là. Et la prescription est toujours faite dès la maternité, pour être utilisée rapidement.

Si je suis tout à fait honnête, 9 mois après la naissance j’avais surtout envie de tourner la page de ce corps encombrant, douloureux, examiné, ouvert. De cette intimité volée.

Sur la table d’examen
j’ai à nouveau ce sentiment
d’être un corps public.
Une machine
qui a fabriqué un autre être humain
et doit être révisée.
Les praticiennes qui m’ont prises en charge étaient toutes rayonnantes.
Elles essayaient de mettre de la bonne humeur dans tout ça.
Plus elles souriaient plus j’avais envie de leur crier
« Que trouver d’amusant dans ces écoulements
dans cette fatigue ?
Rangez votre santé et votre facilité à vivre
elles m’agressent comme un mirage au fond du désert.
Jamais je ne retrouverai d’eau
. »

(Si tu veux en lire plus de moi à ce sujet, je te conseille Accoucher est toujours héroïque, Prendre soin et La faute: nom féminin. Et Qu’en dire? )

S’épuiser

C’est une photo, qu’une amie m’envoie innocemment. Une photo de moi, dans un moment joyeux. Elle veut me faire plaisir en me la partageant.
C’est un choc. Ma tête. Qui est cette femme aux traits tirés? Ce visage d’oiseau tombé du nid, aux yeux implorants, à la bouche avachie, aux cheveux tombant, c’est le mien?
Je pourrais être vexée, me mettre en colère, « Elle aurait pu prendre une autre photo quand même! ». Je pourrais pleurer, sur mon sort, sur la fatalité qui m’a décrépie. Mais je reste immobile devant les yeux que l’image me renvoie. Ils sont sans vie. Juste le nécessaire pour maintenir la machine humaine, des braises bientôt éteintes.

En fait ce n’est pas vraiment nouveau, j’avais bien décelé le truc sur les photos de vacances déjà. A côté de mes filles riant dans le sable, je semblais hologramme, peut-être ajoutée par Photoshop. Sombre face au milieu de tout ce soleil.
Quand je vois cette photo, nous sommes tout début 2020. Je commence une autre vie, justement parce que celle que je menais jusque-là était en train de me ravager. Alors passé le choc, je ne peux que me féliciter. Cette image, elle justifie à elle seule d’avoir quitté mon job et planifié une remise en forme. Comment ai-je fait pour m’épuiser à ce point?

Voilà le moment venu de diffuser l’avertissement 😉 : J’écris aujourd’hui pour remettre mes compteurs à 0. Pour partager une expérience personnelle dont je suis la principale actrice, c’est-à-dire agissante et ressentante. Peut-être, allez, soyons ambitieuse, filer un coup de main à un.e autre qui traverserait quelque chose de similaire et pourrait trouver ici de l’énergie pour sortir de l’enlisement. Je n’écris pas pour dénoncer une entreprise, des personnes. Je ne prétends pas énoncer une vérité universelle. Mon épuisement s’est construit sur bien des faits, des paroles, des choix, enchevêtrement dont il ne sert à rien de trouver une extrémité de fil.
Histoire.

Je suis en congés maternité après la naissance de ma première fille. La grossesse m’avait donné une pêche d’enfer. Avec mes seins dégoulinants de lait et mes nuits en morceaux c’est pas vraiment le même mood. Pourtant je m’accroche à ce souvenir. Et pour qu’elle soit fière de sa maman, pour que je m’épanouisse ailleurs que dans mon rôle de mère, je suis en train de passer un entretien Skype pour un poste avec d’importantes responsabilités. Si j’ai voulu un enfant, jamais au grand jamais je n’ai envisagé de réduire la voilure sur mes ambitions professionnelles. Au contraire, je veux donner l’exemple d’une femme « qui réussit » à ma fille, et au monde entier. (Pas facile d’écrire ça, je sens que cet article va me demander un peu de courage et beaucoup d’humilité!). Et bingo, je l’ai ce poste, qui me plait vraiment: challenges intellectuels, déplacements fréquents, explosion de ma zone de confort, nombreuses rencontres. La seule donnée que j’avais mise de côté (oups!) c’est qu’à la maison aussi il y aurait un GROS challenge: une petite être humain de 3 mois. Tu vois venir les ennuis toi là, avec ton recul, assis.e confortablement sur ta chaise, hmmm? Moi, PAS-DU-TOUT. La vie me sourit, j’ai tout ce que je voulais, je vole, que dis-je, je plane!
En plus, le père de ma fille prend les choses en main, il est même en congés parental le temps que je trouve mes marques. Quand il reprend le boulot, c’est avec des horaires de bureau, acceptant les week-end seul avec notre enfant, et gérant le quotidien sans laisser sa part. Mon poste a aussi l’avantage de me rendre maitresse de mes horaires, quand je n’ai pas de RDV et peut dormir dans la ville où j’habite. Je mets du temps à envisager la situation telle qu’elle est vraiment: cannibale, je suis en train de me faire manger petit bout par petit bout, le tout avec le sourire.
15 mois plus tard, deuxième grossesse. Tiens, je ne saute plus d’un train à l’autre, je me traine dans les couloirs de la gare. Mon ainée commence à me faire la gueule. Il faut dire qu’entre mes absences et mon impossibilité physique à la porter (trop de douleurs, partout) elle a de quoi se demander qui est cette femme qui squatte le lit de son père. Alors c’est le début de la période larmes. Je ne sais plus parler, je me mets en colère en pleurant, je me lamente en pleurant. Je ne vole plus, je creuse mon sillon au ras de la boue, sans visibilité. Et j’oublie que j’ai « tout ce que je voulais ».

On peut vouloir des choses, on peut même se débrouiller pour les mener assez bien, ça ne veut pas dire qu’elles soient faites pour nous. Qu’elles contribuent à notre bien-être, notre bonheur, notre santé. Ca peut être dû à sa personnalité autant qu’aux circonstances. Pour moi ce fut les deux.
Je ne sais pas vivre les choses dans le calme (tu crois que ça explique mon choix d’alors de faire de ma vie un défi? Nooon voyons…). Ca veut dire: je me dévoue à une cause, j’y mets toute mon énergie et je questionne sans cesse mes actes. Je fonctionne comme ça dans mon rôle de mère, de conjointe, de salariée. Ca ne m’apporte pas de plus grande réussite qu’à quiconque, ça ne me rend pas spécialement « meilleure ». Juste, ça me prend la tête. En plus j’avais choisi de travailler dans une association qui me tenait à cœur, ajoutant à mon exigence autant qu’à mes craintes de ne pas en faire assez.
Chaque jour au bureau je travaillais avec et pour des bénévoles. Des personnes qui, non contentes d’assurer comme tout le monde leur quotidien de travailleuses/étudiantes et chargées de famille, offrent leur temps disponible et leurs neurones à un projet qui les dépasse. Notre association a la force d’embarquer car elle a du sens et propose une communauté où on se fait des tas d’ami.e.s. On s’y amuse, on s’y dépasse, on y apprend sans cesse. Et il y a toujours un projet qui n’attend que toi pour être mené. Même ambiance dans les équipes salariées. J’ai tellement aimé ça! J’ai tellement souffert de ça!
« Ils sont bien meilleurs que moi, ils trouvent toujours la bonne réponse/ont plein d’idées/sont plus pertinents/plus dévoués, etc, etc, etc. »
« Je ne donne pas tout ce que je pourrais. Je suis paresseuse. Alors que moi je fais ça sur un temps salarié, et en plus je ne suis bénévole nulle part contrairement à eux. »
« Je devrais avoir un train d’avance. Je devrais savoir débloquer cette situation. Je devrais, je devrais, je devrais… »
Tu la vois la petite moi dans ma tête, en train de pédaler comme une dératée sur ce vélo sans destination?

Mon corps craque, WARNING!, je dois céder au congés maternité avancé d’un mois. Je dors, je regarde le ciel et les arbres dénudés, depuis ma chaise longue scellée devant la baie vitrée. Ce repos me permet d’accueillir ma deuxième fille dans de bonnes conditions. Puis de renouer avec la première. J’arrive à faire des projets pour moi, sans enjeu ni comparaison. Ouvrir ce blog par exemple. Faire des découvertes culturelles. Tester plein de choses en cuisine. Je revis; à la veille de repartir au front je suis rayonnante. Des collègues m’en font la remarque quand on se retrouve.
Mais le travail à mener n’a pas baissé en charge, ni à la maison ni au bureau. Et je dois jouer des coudes pour reprendre ma place après plusieurs mois d’absence. Un congés maternité loin de l’entreprise c’est comme ton jardin que tu n’entretiendrais pas pendant plusieurs mois: avec un peu de chance tu y retrouves seulement plein de mauvaises herbes à arracher, mais ça peut être aussi un voisin qui y a aménagé son potager. Surtout, je refuse qu’être mère me fasse passer à côté de quoi que ce soit. Je sers les dents pour être sur la même ligne que les sans enfants, les « en forme », les wonderparents même .
Je ne vois pas que chacun.e déploie des stratégies pour ajuster son poste à ses propres capacités. Ou met de côté sa famille. Moi je veux être entière à la maison et dans l’entreprise. Je ne veux rien lâcher, je me sens responsable de tout (de tou.te.s?).
Pourtant petit à petit je suis bien obligée de déposer des charges. Dans ma vie perso il y a la raréfaction des moments avec mes ami.e.s, mon deuxième cercle familial, plus de temps pour le sport, l’écriture. Au boulot des réunions à décliner, des horaires à faire décaler, des sujets à abandonner. Et petit à petit l’insatisfaction qui monte, le sentiment de honte, et l’agressivité.

Me fâcher avec des collègues, tant pis. Ne plus reconnaitre la mère que je suis en train de devenir, l’épouse aigrie qui commence à prendre ma place, non. Comme c’est plus facile je décide d’arrêter mon job pour mes filles, pour mon mari. En fait bien sûr c’est pour moi qu’il faut partir. Et vite.

<p value="<amp-fit-text layout="fixed-height" min-font-size="6" max-font-size="72" height="80"> Du haut des sept mois qui me séparent de mon dernier jour de travail, je vois toutes les pierres posées sur mon dos, l'une après l'autre, durant toutes ces années. Elles ne sont pas toutes de mon fait. Mon sentiment d'illégitimité lui-même n'est pas qu'inné: des actes et des paroles venus de collègues, des revendications de bénévoles, l'image même du manager et responsable que j'ai toujours vu comme un homme assuré plutôt qu'une (jeune) femme à qui j'aurais pu m'identifier, enfin la difficulté à incarner un poste en fonction de son caractère plutôt que d'un stéréotype. La place que l'on donne à chaque salarié en fonction de sa réalité de vie est également très questionnable: en tant que parent j'ai découvert qu'il fallait mettre totalement de côté ce pan de mon existence, comme si les week-end et soirées sans repos, l'organisation du quotidien familial et un corps de mère, n'avaient aucun impact sur mes capacités de travail. (Bien sûr je n'étais pas plus aidante avec mes collègues parents avant de connaitre leur sort…)<br> Un jour je retrouverai l'envie de faire de cette expérience un tremplin pour bousculer notre société et revendiquer des droits (congés deuxième parent digne de ce nom, démantèlement du patriarcat dans les fonctions dirigeantes des entreprises, attention aux burn-out dans le bénévolat, fin des exigences assénées aux femmes dans leurs différents rôles, remise en question de la société de l'occupationnel permanent, partage de la parole sur la fatigue maternelle et parentale, etc). Pour le moment je préfère travailler sur ce dont j'ai prise, ma fatigue physique et psychique.<br> Je voulais être une wonderwoman? Il va me falloir trouver un moyen d'y arriver en respectant mes propres limites. Je ne suis pas capable de passer mes journées à dénouer des conflits puis gérer les émotions de mes enfants une fois rentrée à la maison. Travailler en équipe utilise toute mon énergie disponible, après je ne suis bonne à rien. Je n'ai pas la force de trouver chaque jour de nouvelles idées, d'inventer du neuf, d'élaborer des stratégies sans cesse adaptables. Me plongeant toute entière dans les problématiques qu'on me soumet, je n'arrive pas à éteindre mon cerveau de salariée pour en allumer un de maman après 17h30. Tout comme je ne sais pas mettre de côté l'image de ma fille déposée à l'école patraque et subissant sa journée de collectivité. Ou effacer la culpabilité d'avoir crié sur mes enfants parce que mes nerfs fatigués m'ont lâché au mauvais moment.<br> C'est en tout cas mon état à ce jour, dans la vie qui est la mienne. Car évidemment tant qu'il y a de la vie il y a des changements. Du haut des sept mois qui me séparent de mon dernier jour de travail, je vois toutes les pierres posées sur mon dos, l’une après l’autre, durant toutes ces années. Elles ne sont pas toutes de mon fait. Mon sentiment d’illégitimité lui-même n’est pas qu’inné: des actes et des paroles venus de collègues, des revendications de bénévoles, l’image même du manager et responsable que j’ai toujours vu comme un homme assuré plutôt qu’une (jeune) femme à qui j’aurais pu m’identifier, enfin la difficulté à incarner un poste en fonction de son caractère plutôt que d’un stéréotype. La place que l’on donne à chaque salarié en fonction de sa réalité de vie est également très questionnable: en tant que parent j’ai découvert qu’il fallait mettre totalement de côté ce pan de mon existence, comme si les week-end et soirées sans repos, l’organisation du quotidien familial et un corps de mère, n’avaient aucun impact sur mes capacités de travail. (Bien sûr je n’étais pas plus aidante avec mes collègues parents avant de connaitre leur sort…)
Un jour je retrouverai l’envie de faire de cette expérience un tremplin pour bousculer notre société et revendiquer des droits (congés deuxième parent digne de ce nom, démantèlement du patriarcat dans les fonctions dirigeantes des entreprises, attention aux burn-out dans le bénévolat, fin des exigences assénées aux femmes dans leurs différents rôles, remise en question de la société de l’occupationnel permanent, partage de la parole sur la fatigue maternelle et parentale, etc). Pour le moment je préfère travailler sur ce dont j’ai prise, ma fatigue physique et psychique.
Je voulais être une wonderwoman? Il va me falloir trouver un moyen d’y arriver en respectant mes propres limites. Je ne suis pas capable de passer mes journées à dénouer des conflits puis gérer les émotions de mes enfants une fois rentrée à la maison. Travailler en équipe utilise toute mon énergie disponible, après je ne suis bonne à rien. Je n’ai pas la force de trouver chaque jour de nouvelles idées, d’inventer du neuf, d’élaborer des stratégies sans cesse adaptables. Me plongeant toute entière dans les problématiques qu’on me soumet, je n’arrive pas à éteindre mon cerveau de salariée pour en allumer un de maman après 17h30. Tout comme je ne sais pas mettre de côté l’image de ma fille déposée à l’école patraque et subissant sa journée de collectivité. Ou effacer la culpabilité d’avoir crié sur mes enfants parce que mes nerfs fatigués m’ont lâché au mauvais moment.
C’est en tout cas mon état à ce jour, dans la vie qui est la mienne. Car évidemment tant qu’il y a de la vie il y a des changements.


Ces listes de causes, effets et événements ne cherchent pas à être exhaustives. Mon épuisement s’est construit en toute complexité, et en écrivant en ce lundi de juillet c’est un seul regard sur un tableau figé que je vous partage. D’autant que ce texte est si long déjà que plus personne ne doit me lire à cette ligne 😛 !
Dans un autre billet je parlerai de ce que je reconstruis maintenant.
(EDIT: je l’ai fait en janvier 2021 dans S’inventer )

Avant de me plonger dans ce récit, je suis allée dans ma salle de bain, prendre une photo de moi. J’ai retrouvé la lumière dans mes yeux. Ca va.

Qu’en dire?

Vendredi j’ai une conversation sur l’accouchement avec un homme dont le métier est d’accompagner des couples et des familles. Il reçoit des confidences, capte des joies et des peines. Il me dit, en gros

 » C’est extraordinaire ce que les femmes font. D’ailleurs souvent vous (ndlr je suis une femme moi-même ), souvent vous aimeriez que cela revienne un peu aux hommes aussi, être enceinte, accoucher. Parce que ce n’est pas facile. »

Ma première réaction, cerveau reptilien

« Oh oui mon gars tu n’imagines même pas comme j’aurais aimé que mon mec et moi on se partage la grossesse un jour sur deux! »

Avoir un corps grossi, empêché de faire tout ce qu’il veut, partager neuf mois son utérus avec un coloc assez égoïste, se faire ouvrir en deux, puis prêter ses bras, sa tête, sa poitrine, soi en entier pendant encore de longues semaines, dans ces périodes-là j’ai été en colère de devoir être seule à l’assumer, abattue par la douleur, la fatigue, la charge qui m’incombait. J’aurais aimé certaines nuits que l’homme qui partage mon lit me décharge de mon coloc’ pour que je puisse dormir sur le ventre sans me prendre des coups dans l’estomac. Que ce soit lui qui ait les seins en feu et dégoulinants pour m’ôter quelques heures un peu de fatigue.

Il a fait tout ce qui était en son pouvoir de père et conjoint pour agir lui aussi dans la mise au monde puis le soin de nos bébés. Vraiment rien à dire à part merci. Mais ses pouvoirs n’allaient pas jusqu’à partager cet engagement total du corps, et j’étais seule à le vivre 24h/24.

Très vite mon cerveau plus abstrait prend le dessus, et je réponds à cet homme qui me marque son soutien, sincère

« En fait je suis heureuse d’avoir vécu cela, et je plains les hommes qui quoi qu’il arrive sont privés de cette expérience. »

Femmes ne me lancez pas de cailloux svp!

Je le sais tout au fond de moi, je suis transformée, je suis résiliente, je suis moi en mieux grâce à ces grossesses et accouchements. Qu’en dire pour que vous compreniez?

Vous l’avez lu ci-dessus, je n’ai pas été la future maman pombél’up qui continue toutes ses activités comme si de rien n’était jusqu’à ce que les contractions commencent. Si vous avez été sur ce texte vous savez que j’ai douillé comme il faut et sans grâce en mettant au monde mes filles. (Je n’ai pas eu non plus de grossesses à risques/pathologiques ni d’accouchements compliqués.) Et pourtant je suis contente d’être celle du couple qui l’a vécu.

Vivre la fragilité

Un soir de novembre. Je suis à la fin de mon 7°mois de grossesse. Pas grande, mon gros bidou prend beaucoup de place dans mon corps et des douleurs ligamentaires incessantes me font marcher comme un canard sur une patinoire. Je dois traverser le hall d’une grande gare à l’heure de pointe. J’entre et m’arrête sur le seuil de cet immense espace où des centaines de gens marchent, courent en tous sens, avec pour seul objectif d’arriver à leur destination. Sans un regard, sans une considération pour leurs semblables, devenus sur leur chemin de simples obstacles à éviter. Je suis comme eux, d’habitude. Mais ce soir-là je suis une petite chose fragile, branlante, qui doit franchir un lieu hostile et dangereux. Je marche trop lentement, j’ai peur de glisser sur les grandes dalles lisses, je ne peux pas slalomer entre les tas et les files d’humains-fourmis. Je suis un caillou dans l’engrenage bien huilé qui s’est formé naturellement par les circulations humaines. Quand j’ose me lancer, mon pas lent crée des déviations et houles tout autour de moi. J’arrive de l’autre côté essoufflée et douloureuse. Lorsque j’entre dans le tramway après un escalier et un autre hall, je pleure presque devant les sièges tous occupés. Et range ma fierté pour demander à quelqu’un de me céder sa place, sous peine de m’effondrer et de gêner d’autant plus la marche de cette fin de journée chez les citadins.

Quand je reprends mes esprits, je remarque dans la rame des collègues de galère: le monsieur âgé qui tremble accroché à la barre centrale, la jeune fille en fauteuil roulant qui fait souffler d’énervement ceux qui doivent la contourner pour entrer, le gars avec une jambe dans le plâtre qui essaie de ne pas se faire marcher dessus. Je vois aussi la mère de famille entourée de sacs de courses et dont les cernes et le teint trahissent l’extrême fatigue bien qu’il faille encore faire la cuisine et coucher les gamins, le jeune homme obèse qui a du mal à se mouvoir dans ce lieu où tout est pensé pour des standards trop étroits.

Je ne sais pas à ce moment-ci si je tiendrai ma promesse, mais je grave dans mon esprit le souvenir de ces mois où moi aussi j’ai été handicapée, vulnérable, pour toujours faire attention aux autres comme j’aurais eu besoin que l’on fasse attention à moi alors.

Et aujourd’hui que je peux bouger comme j’en ai envie et besoin, que mes choix d’activités, de trajets, de sorties ne sont plus brimés par mon corps, je remercie chaque jour la vie pour cette chance. Je la sais éphémère et précieuse, c’est inscrit dans ma chaire même.

Nouer un lien charnel avec un autre être humain

Oh oui j’ai pesté pendant ces 18 mois d’invasion alien. Mes bébés pas de rancune, mais je vous ai souvent appelées comme ça, Aliens, et oui je pensais bien aux créatures qui essaient de tuer Sigourney Weaver pendant 6 long métrages. Les nausées, la fatigue, les douleurs, la gène pour se baisser, se retourner, les petits pieds coincés sous les côtés, les contractions, la sortie par mon vagin… bref, je n’ai pas rigolé tous les jours.

Cependant, la première fois que je t’ai senti bouger en moi D, quel chamboulement. Je suis entrée dans une autre dimension, instantanément. Il y avait de la vie là sous mon nombril, un être humain unique qui commençait son voyage sur terre par mon intermédiaire. Quelque chose s’est allumé au fond de mes yeux et ne partira plus jamais.

Ces semaines où nous avons tout partagé, les rencontres, les trajets, les réussites, les inquiétudes, les réflexions métaphysiques et les dégustations de gaufres au chocolat, la vie était plus acidulée et prometteuse avec vous contre moi. Je vous ai raconté des bêtises, des secrets, je vous ai fait des promesses et vous ai présenté le monde dans lequel vous débouliez. Je ne sais pas ce que vous garderez de tout ça. Moi je suis fière d’avoir été votre passeuse d’une rive à l’autre. Et mon Dieu je porte maintenant la chaleur de ce corps partagé comme un manteau qui protège de tout.

A présent que je vous vois grandir, que vous vous détachez de votre matrice, je vous regarde en femmes pleinement actrices de l’humanité qui me survivra. Petits bouts de chaire et de sang dont l’odeur et les caresses ont le goût de paradis dans ma vie.

Je sais que tous les hommes qui auront partagé mon intimité ne me feront jamais connaitre ce sentiment de communion que je vis avec vous. Vous êtes mes trésors à jamais.

Connaitre l’indescriptible

Quand on est une bobo comme moi, on se prépare à l’accouchement en lisant des bouquins hippys/innovants/féministes qui te conseillent plein de positions et techniques de gestion de la douleur. Dedans, comme si ça allait vraiment te rassurer, on t’explique qu’il y a un moment dans l’accouchement où tu crois que tu vas mourir. Et s’il te reste un brin de rationalité sous les hormones tu sais qu’en plus un nombre toujours trop grand de femmes et d’enfants meurent vraiment pendant ce passage.

Papapa papapapa pala! Youhou!

Comme je ne suis pas un être particulièrement extraordinaire, j’ai ressenti ce truc, à un moment du travail, oui, cette voix « Ma grande dans quoi tu t’es fourrée, franchement? Bien sûr que non tu ne vas pas survivre à cette douleur. Ton cœur va lâcher. Et s’il tient ce sont tes entrailles qui vont se déchirer et paf, plus de toi, fini, enterrée, au suivant ».

Et quand tu ressors de ça, quand tu vois cette petite tête d’humain aux grands yeux apparaitre entre tes cuisses, quand tu le tiens contre ta poitrine, si tu mets de côté les pensés du style « Et maintenant je suis vraiment responsable de sa survie? Moi? hahahaha…Bouhouhou! » , alors tu reçois un cadeau incroyable: la force.

Tu as connu la douleur, tu l’as terrassée.

Tu as souffert, tu connais maintenant le bonheur.

Aller vers le bonheur

Il m’a fallu des mois pour appréhender mon rôle de mère au quotidien. Pour équilibrer mes besoins, faire les choses avec satisfaction. Pour retrouver aussi confiance totale en mon corps, laisser partir les tensions, réparer ce qui devait l’être.

Mais aujourd’hui, ce jour où j’écris, je suis tel l’alpiniste qui a fait son plus haut sommet.

Il n’y a pas de bons mots pour vous le partager.

Prendre soin.

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Toute la lumière, le plus de lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent de chez eux pour vaquer à leurs tâches sociales, aller au travail, aller à l’école, aller à un cours de sport, rendre visite à un ami.

Mon programme ces semaines se résume à me rendre visite.

Pour donner le contexte, mon objectif est d’abord de prendre soin d’un bébé, mon bébé, celui que j’ai porté en moi et que je porte maintenant tout court. Pour ce faire on m’offre des semaines à rester chez moi. Mais maintenant que je connais bien la chose je dis « on me paie à garder mon bébé ». Oui c’est un travail.

Mais un travail solitaire, pour moi qui aime l’émulation des autres.

Un travail à la maison, pour moi qui aime la rue, le mouvement, le changement.

Un travail isolant, car me sortant pour un temps du système social de mon pays, celui où on travaille pour ne pas être un poids pour lui et pour répondre à la question des gens « Tu fais quoi dans la vie ? ».

Dans la vie pour ma part j’aime faire 1000 choses, dont câliner ce bout d’humain et le laisser m’explorer le fond de l’âme de ses yeux plantés dans les miens. Ça ne fait pas une conversation. Et ça ne cotise pas pour ma retraite.

Ce travail n’a pas d’heures, ni de début ni de fin ni de temps. Il est infini, comme la vie, comme l’amour.

Et comme le danger que je cours.

Ce danger c’est celui de la mort lente et programmée de ma joie de vivre.

À cause de ce que j’aime et que je mets de côté pour un temps.

Pour le rôle que je me dois de jouer mais que je honnis, celui de la mère au foyer qui lave, essuie, cuit, achète, range et attend. Attend le soir pour le diner avec un adulte, attend le week-end pour des sorties à plusieurs, attend que chacun ait été contenté pour demander sa part. Une part de temps à soi, loin des machines à laver, lave-vaisselle, éponges, tas de linge et couches.

Le conseil que l’On donne à une femme dans mon cas est de dormir. « Dors quand le bébé dort » me disent mes amies. Moi aussi je disais ça, avant d’avoir des enfants. « Fais la sieste » me dit le père. Il a besoin que je sois en forme pour le biberon de 3h. « Reposez-vous » me dit le médecin. Elle a épuisé son quota de vitamines à prescrire. Ils ont peur, ils sentent le danger, la pente que j’emprunte et qui m’éloigne de moi. La fatigue pensent-ils.

Je ne veux pas du temps inconscient dans mon lit, je veux vivre.

Vivre bordel!

Comme vous amies, pères, médecins et consœurs.

Mais je prends de votre attention à ma santé psychique la moelle, et mon moral se porte bien oui si je prends soin de moi.

J’ouvre les volets et laisse entrer la lumière. Le plus de lumière, toute la lumière.

J’ouvre les oreilles et écoute les bruits de la rue. Le murmure de ceux qui sortent. Je me joins à eux. Moi aussi je me lance dans la journée et le monde.

J’allume la radio, hume un café, te sers un biberon. Nous nous regardons.

– Bonjour. Tu as bien dormi ? Moi j’ai rêvé que tu faisais tes nuits, de vraies nuits tu vois, allez de 22h à 8h, fini le biberon emmitouflées dans la pénombre la bave au coin de la bouche et le sommeil en écran. C’était un beau rêve.

– …

– Allez c’est pas grave, viens dans mon cou que l’on se respire.

– Arheu hmmmm Rrrrrr.

– Je t’aime.

J’ouvre Internet et je lis ce qui me fait plaisir, je regarde les vidéos de gens qui ont plus de temps que moi pour parler de ce que j’aime.

J’envoie des messages à mes proches de la vraie vie.

Je me tiens au courant de ce qui se vit ailleurs, du Monde.

Je me sens en lien, je me sens bien.

Tu t’es endormie sur mon sein, la table salie et la vaisselle pleine de confiture attendront. Nous allons dans le canapé, toutes deux en pyjama, toi pour ronfler bienheureuse moi pour bouquiner fort contente.

Ce que je lis grâce à toi qui ne dors longtemps que dans mes bras ! Pour ton bien j’enchaine les heures indolentes, passant de la campagne anglaise du début XX° siècle, à la vie insoupçonnée de mon intestin, à la poésie féministe et au récit Fantasy.

Je ne suis plus contrainte à l’immobilisme, je vis une de mes passions avec un temps nouveau.

Tu déjeunes, je crée mes plats à venir en te regardant téter.

Tu acceptes une sieste dans ton couffin, je m’acquitte de mes tâches domestiques en pensant au temps dégagé ce soir et ce week-end, quand ton père sera là et que nous déborderons de projets ensemble.

Tu rêves loin de moi, j’écris, je perds mon regard dans le lointain, je dors un peu et je me rappelle pourquoi je t’ai voulue, pourquoi j’aime être ta mère et combien les jours qui passent filent et ne reviendront plus. Alors je décide d’en profiter. Je choisis d’être là avec toi tout ce temps, et l’après-midi redémarre.

J’embrasse le coin chaud derrière ton oreille. Je compte tes orteils et t’apprends à tirer la langue. Tu me regardes fort. Si fort.

Je liste les spectacles que je veux voir, les restaurants que je veux tester, les prochaines vacances.

Je cuisine mes créations, je range enfin l’entrée, je taille le jardin.

Tu chouines, je te parle.

Quand la nuit arrive, que je te fais un dernier câlin avant que nos corps et nos esprits se séparent, je ne râle plus.

Parfois les pensées nocives reviennent. « Si je vois encore cette même vue depuis le fenêtre je saute. » « Cette journée n’a servi à rien. » « Je ne sers à rien ». « Je suis si seule. » « Qui prend soin de moi ? »

Je prends soin de moi.